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Carolyn Cooper : “Le musée de Dakar doit servir à décoloniser le savoir »

GFM-Quelques semaines après l’inauguration du Musée des Civilisations Noires à Dakar, Carolyn Cooper, Professeure émérite de l’Université des West Indies et spécialiste des études culturelles et du développement, connue pour ses travaux sur les cultures populaires, s’est prêtée aux questions de IGFM. Invitée d’honneur de la cérémonie d’inauguration, elle revient sur cette expérience fascinante.

«Tant qu’on est humain, on est africain… »

Le titre provocateur de Peter Tosh, « African », dans son album militant « Equal Rights » (Égalité des droits), est sorti il y a plus de 40 ans. Il débute sur cette déclaration surprenante: «peu importe d’où tu viens, tant que tu es un homme noir, tu es un africain».

Aucune des caractéristiques distinctives habituelles n’avait d’importance pour Tosh. Ni la nationalité, ni la religion, ni le teint clair-foncé ou entre les deux – ne pourraient modifier l’identité africaine fondamentale du « noir ».

«Je suis certaine que Tosh savait que le Jamaïcain moyen n’accepterait pas d’être labellisé africain. Les images dominantes du continent africain dans les médias locaux étaient et sont toujours largement négatives. Privation et maladie», affirme Pr Carolyn Cooper.

En Jamaïque, la sagesse proverbiale affirme sans cesse qu’«il n’y a rien de bon dans le noir». Et c’est encore pire pour le terme africain. Dans une société qui récompense le teint clair comme supérieur et dévalue la mélanine, Tosh affirmait consciemment une philosophie révolutionnaire panafricaniste.

De nos jours, Tosh ne pourrait pas seulement dire homme. Il aurait dû changer le rythme de son refrain pour y inclure la femme. De plus, ce ne sont pas seulement les noirs qui sont originaires d’Afrique. Il y a plus de dix ans, des scientifiques de l’Université de Cambridge, en Angleterre, ont conclu suite à l’analyse des crânes et de l’ADN de restes humains à travers le monde que tous les êtres humains sont d’origine africaine. Cet héritage partagé doit être célébré au lieu d’être nié, fait savoir l’universitaire.

Une sœur de la diapora

«Il y a quelques semaines, j’ai assisté à l’inauguration du Musée des Civilisations Noires à Dakar. C’était une grande affaire. Il y avait des percussions, des chants, des danses spectaculaires, et bien sûr des orateurs. Toute une mise en scène. La création du musée donne vie à la vision de Léopold Sédar Senghor, éminent poète, théoricien de la culture et premier président du Sénégal. Senghor a conçu le Festival mondial des arts nègres qui s’est tenu pour la première fois au Sénégal en 1966. Quarante-cinq pays d’Afrique, des Caraïbes, d’Amérique du Nord et du Sud et d’Europe ont participé à cet événement historique. Il a mis en lumière toute la diversité des arts littéraires, visuels et du spectacle vivant en Afrique et dans la diaspora.

Un deuxième festival, FESTAC, s’est tenu au Nigéria en 1977. Plus de 17 000 participants de 50 pays ont assisté à la soirée. De l’avis de tous, il s’agissait du plus grand événement culturel organisé sur le continent africain. En 2010, le troisième festival s’est tenu à Dakar. Le président sénégalais, Abdoulaye Wade, s’adressant à l’ONU en 2009, invitait à participer à l’émergence d’une nouvelle Afrique.

L’ouverture officielle du Musée des Civilisations Noires a été déclarée par l’actuel président du Sénégal, Macky Sall. Alors que ce dernier et sa garde rapprochée assez impressionnante traversaient la place du théâtre national pour rejoindre le musée, j’ai tenté de prendre une photo mais les vigiles m’en ont empêchée. Le président s’arrêta et me tendit la main. Il avait clairement reconnu une sœur de la diaspora. Je me suis présentée à lui en déclarant fièrement que j’étais venue de la Jamaïque spécialement pour l’inauguration», raconte Carolyn Cooper.

Dérobés et gardés

La conception circulaire du musée reflète l’architecture traditionnelle sénégalaise de la Casamance. Et à grande échelle. A l’intérieur, le noyau ouvert du bâtiment s’élève sur quatre étages, exprimant immédiatement la magnificence du lieu. Une immense sculpture en métal représentant un baobab domine cet espace fascinant, à l’instar du pôle central d’un temple vaudou haïtien.

La surface du musée est de 14 000 mètres carrés. Il a donc la capacité d’accueillir un pourcentage très élevé de l’art africain volé actuellement exposé dans les musées européens. Le mois dernier, un rapport de la BBC citait une traduction anglaise des paroles du président français Emmanuel Macron. Ce dernier a admis qu’une grande partie de l’art africain exposé dans les musées français avait été «acquise sous une certaine contrainte». Dérobés et gardés sans consentement.

Décoloniser le savoir

Le colloque intitulé «réaffirmer les civilisations noires : achever le processus de décolonisation», a constitué un moment important de l’inauguration. Il y avait quatre panels de discussion. Le premier concernait la réaffirmation des civilisations noires. Le second traitait des femmes noires et de la production des connaissances. Le troisième traitait de la créativité et de la résilience dans la diaspora africaine. Le panel final était consacré aux arts africains. «À mon avis, le panel le plus engageant était celui sur les femmes noires, présidé par la professeure Linda Carty de l’Université de Syracuse et composée de : Pr Carole Boyce Davies, de l’Université Cornell; Dr Myriam Moïse, Université des Antilles, Martinique; et Dr Siga Jagne, commissaire aux affaires sociales et à la problématique hommes-femmes pour la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest.

La communication brillante du Dr Moïse intitulée ‘’Pour une nouvelle généalogie de la Négritude’’ a exprimé admirablement l’essence même du panel. Des femmes intellectuelles comme Jane Nardal ont été exclues de l’histoire littéraire. Le célèbre ‘’Cahier d’un retour au pays natal’’, écrit par le poète et philosophe martiniquais Aimé Césaire, est célébré comme le texte précurseur du mouvement de la Négritude. Il ne l’était pas. Plus de dix ans plus tôt, l’essai ovulaire de Jane Nardal, ‘’Internationalisme noir’’, avait été publié. Il n’a pas reçu l’attention qu’il méritait. Les connaissances produites par les femmes noires doivent être reconnues si l’on veut mener à terme le processus de décolonisation. Lors de la dernière table ronde, j’ai fait une intervention sur la musique populaire comme outil pour s’émanciper et sortir de l’esclavage mental dans la même veine que Marcus Garvey. J’ai cité Burning Spear et sa critique de l’histoire eurocentrique: « Tant de confusion, tant de distorsions devront être corrigées… » C’est bien là la mission ultime du Musée des Civilisations Noires : décoloniser le savoir», fait-elle savoir.

IGFM Mariem SALL


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