QUAND LES DIOLAS COMMENCENT À MIGRER

Il a fallu attendre l’orée du troisième millénaire pour que la région naturelle de la Casamance devienne un pole d’émigration par excellence – Ziguinchor est devenu le principal point de départ de nombreux migrants

Jusqu’à une époque récente, les Sénégalais de l’extérieur ou « modou-modous » étaient constitués, dans leur écrasante majorité, d’originaires de Diourbel, Louga, Kaolack, Tambacounda, Kolda, Vélingara, Podor, Matam et Bakel. Quant à la région de Ziguinchor, elle n’a jamais été réellement une région d’émigration. Les Diolas, qui constituent le principal groupe ethnique de cette région, ne sortaient pratiquement pas ! Ce contrairement aux Ouolof, Pulaar et Sérères voire Sarakhollés du Boundou ! Ce n’est donc que ces dernières années que les Diolas aussi ont commencé à émigrer en masse. À preuve, ils constituent une bonne partie des quelque 2500 migrants sénégalais rapatriés du Maroc et de la Libye rien qu’entre 2015 et 2018. Des rapatriés dont pratiquement les ¾ sont originaires du sud de notre pays. Ce qui montre que les Diolas aussi ont pris la route de l’exil économique…

Autres temps, autres mœurs ! Il a fallu attendre l’orée du troisième millénaire pour que la région naturelle de la Casamance devienne un pole d’émigration par excellence. La preuve par cet échantillon relatif aux dernières vagues de rapatriement de Sénégalais en provenance de Libye et du Maroc : Lundi 4 décembre 2017, sur,les 163 migrants sénégalais rapatriés de Tripoli, 140 sont originaires de la région naturelle de Casamance. Deux mois auparavant, 170 autres compatriotes étaient contraints de rentrer au bercail après l’enfer des camps de concentration esclavagistes libyens. Parmi eux, les 110 étaient de la Casamance. Une régionqu’ilsont quittée clandestinement pour tenter de rejoindre l’europe via la Libye. Encore, pas plus tard que le mois semaine dernier (le 15mars 2018 plus précisément), sur les 102 Sénégalais rapatriés de Tripoli, 95 sont d’ethnie diola et originaires de la Casamance.

Forts de ces échantillons d’émigrés nationaux faisant l’objet d’un rapatriement vers Dakar, des enquêteurs de la police sénégalaise de l’air et des Frontières (Paf) ont dressé un constat alarmant etinquiétant : sur l’ensemble des 2 500 migrants clandestins rapatriés ces derniers mois, les 2 000 sont originaires de la Basse Casamance, autrement dit le terroir des Diolas qui s’étend du sud de la Gambie au nord de la Guinée-Bissau. Et dans le lot des malheureux rapatriés, selon les sources policières, on trouverait, en plus des Diolas, des Mandjack, Mankagne et Balantes. Autrement dit, les groupes ethniques minoritaires dans les départements de Ziguinchor et d’Oussouye mais aussi, dans une moindre mesure, celui de Bignona.

Des statistiques qui font apparaître, sans l’ombre d’aucun doute, que la région naturelle de la Casamance est devenue, de nos jours, le nouveau grand point de départ pour l’émigration clandestine vers l’Europe via la Méditerranée. Et les iles Diogué, Carabane et Kassa sont les principaux quais d’embarquement pour avoir pris le relais des tristement célèbres localités dakaroises telles que yoff, Ngor et Thiaroye des années «Barça ou Barsakh». Il est vrai qu’en dehors des populations autochtones, de nombreux candidats à la migration clandestine gambiens, ivoiriens, mauritaniens et guinéensse rendent en Casamance, d’où ils embarquent à bord de pirogues de fortune « cayucos » pour une traversée de plus 1 500 km qui lesconduira aux îles espagnoles des Canaries, où ils espèrent démarrer une nouvelle vie, plus prospère cette fois-ci. Au-delà des iles Canaries, ils espèrent alors rejoindre les deux grandes métropoles espagnoles (Madrid et Barcelone). Toutefois, depuis le déploiement du dispositif européen Frontex destiné à protéger les frontières européennes de la vague d’immigration en provenance d’Afrique, ces candidats à l’exil économique sur le vieux continent sont obligés de traverser le désert en direction du Maroc, d’où ils cherchaient les moyens de gagner la Libye devenue le point de départ des embarcations de fortune vers l’Italie.

Selon Mamadou Cheikh Agne, président de l’association des Immigrés Sénégalais en espagne (Aise), les vagues de migrants déferlant sur les iles espagnoles ne sont plus une nouveauté. Ce qui l’est, en revanche, c’est les flux migratoires de jeunes clandestins originaires de la Casamance. « en tout cas, ces dernières années, on constate que les jeunes ‘Casaçais’ deviennent de plus en plus nombreux en Espagne. À preuve par leurs associations qui se multiplient aussi bien à Barcelone qu’à Madrid », a précisé notre interlocuteur depuis Madrid.

Après les « Baol-Baol », les « BayotteBoyotte » à l’heure du « Barça-Barsakh » !

Mais qu’est-ce qui pousse aujourd’hui réellement les jeunes « Boyott-Boyott » ou « ediamatediamat » (Sudistes) à emprunter les pas des « Baol-Baol » «Ndiambour-Ndiambour », « Foutankés» et «Saloum-Saloum» dans l’émigration clandestine jusqu’à braver l’océan à leurs risques et périls pour tenter de rallier l’Europe ? Pour de nombreux observateurs, la réponse se trouve dans un désespoir nourri par le long conflit armé qui meurtrit la Casamance depuis plus de 30 ans. Or, les populations casamançaises vivent essentiellement de l’agriculture. La région étant bien arrosée pluviométriquement, les terres fertiles et la végétation luxuriante, sans compter les nombreux cours d’eau qui la traversent ou la proximité de la mer, les populations locales n’avaient aucune peine pourse nourrir… Elles n’avaient donc pas besoin d’émigrer. Le conflit armé qui a éclaté en 1982, en rendant impossible l’accès aux rizières, en semant l’insécurité partout et en entraînant l’enrôlement de centaines de jeunes Casamançais, a tué l’économie de la région. Outre l’agriculture, le tourisme a payé un lourd tribut à la rébellion indépendantiste. Ce sont donc tous ces facteurs qui ont contribué à pousser les jeunes Diolas sur le chemin de l’exil. À leurcorps défendant.

Un raisonnementconfirmé par Aladji Ndiaye, responsable d’une association de Sénégalais d’Alméria, en Espagne, qui confirme avoir constaté que Ziguinchor est devenu effectivement le principal point de départ de nombreux migrants ouest-africains. «À mon avis, c’est le processus de paix qui a provoqué la sortie massive de jeunes rebelles de la foret. À défaut de mesures adéquates pour leur réinsertion sociale, la plupart d’entre eux ont jugé nécessaire de tenter leur chance dans l’émigration. Sans oublier d’autres jeunes qui ont fui leurs villages à cause des exactions et pillages perpétrés au quotidien par les rebelles. Donc, il y a plusieurs facteurs qui poussent les jeunes casaçais à l’émigration clandestine. Ce qu’il faut seulement déplorer, c’est qu’ils empruntent la voie maritime ou la voie de la mort pour gagner l’Europe », explique notre compatriote d’Alméria.

Rappelons-le, cette rébellion armée entretenue par le Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) a trop duré ! Malgré un processus de paix instable, la région sud avait retrouvé une atmosphère paisible avec une certaine accalmie avant que tout soit remis en cause par les événements de Boffa-Boyotte où 14 jeunes ramasseurs de bois ont été sauvagement tués par des rebelles. Aux tueries et persécutions, s’ajoutent les inégalités économiques et sociales aggravées par la misère et la précarité. Face à cette pauvreté extrême, les « Boyott-Boyott », comme la plupart des jeunes « Baol-Baol », ont décidé de prendre leur destin économique et social en main ! Ou, plutôt, à pied ! et qu’importent les voies et moyens, l’essentiel c’est de quitter la Casamance dont le vert de la nature a viré au…noir, signe de deuil. N’est-ce pas Aladji Ndiaye ?

Dans chaque région du Sénégal, poursuit le président de l’association des Sénégalais d’Alméria, les facteurs qui déterminent les motifs des émigrés diffèrent d’une époque à une autre.«Ce sont tantôt des facteurs structurels, tantôt des facteurs conjoncturels mais aussi des facteurs socioéconomiques liés à insécurité ou à la précarité. Vous savez, les Diolas comme les Sérères du Sine sont ceux qui étaient, jusque-là, les moins tentés par l’émigration du fait de leur profond attachement à la terre. Hélas, aujourd’hui, s’ils abandonnent leurs terres pour migrer vers d’autres cieux après avoir défié l’océan de la mort, c’est parce que leur situation sociale est alarmante. Ce qu’il faut seulement déplorer et condamner, c’est le fait qu’ils tentent de traverser la Méditerranée au péril de leur vie », regrette notre compatriote vivant à Alméria.

Quant à Mamadou Cheikh Agne, président de l’association des Immigrés Sénégalais en espagne (Aise), il dit avoir constaté que la plupart des migrants originaires de la Casamance ont été entrainés dans cette aventure par les ressortissants gambiens. « Pratiquement tous les Casacais recensés en Catalogne et qui s’activent dans l’agriculture, sont venus avec des gambiens… qui sont la plupart du temps d’ethnie Diola. Ils sont nombreux dans la commune de Valence. D’ailleurs, les Casacais commencent à s’organiser en associations comme les Ndiambour-Ndiambour, les Baol-Baol ou les Hal Pulaar », souligne M. Agne de Madrid.

De nos jours, force est de constater que l’émigration n’est plus l’apanage des Kaolackois, Lougatois, Diourbellois, Bakélois ou Foutankés, puisque les jeunes Casamançais s’arrachent de leur terre ou sortent des forêts pour, eux aussi, essayer de faire du « Barça wala Barsakh » ! Par vagues mais aussi par générations ! et par tous les voies et moyens, quitte à se faire engloutir dans les eaux méditerranéennes. Hélas !

 

Le Temoin


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