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Etat Inquietant Des Cultures Dans Le Ndoukoumane L’autre Face Cachée À Macky

Un président de la République qui se promène et inspecte un champ du Ndoukoumane d’une beauté édénique. L’image a de quoi envier les paysans de Kaffrine présentés en la circonstance comme bénis de Dieu. Sauf que la réalité est loin de la description paradisiaque. Les récoltes de mil sont déjà mauvaises et celles de l’arachide ne s’annoncent pas meilleures pour les exploitants familiaux. Les cultivateurs dénoncent une visite économique salutaire, mais gérée d’une manière politicienne.

Sous l’ombre d’un bâtiment, un groupe d’une dizaine de jeunes autour du thé. La majorité est assise sur des bancs et quelques-uns sur un matelas usé couvert par un drap aux couleurs défraîchies. Âgés entre 20 et 40 ans, ces habitants du village de Ngodiba (5 km de Kaffrine) croquent des épis de maïs grillés dans une ambiance bon enfant. Mais au milieu de la discussion, l’un d’eux lance une phrase qui résume à elle seule l’inquiétude de toute une zone. ‘’Voir des paysans passer des journées à croiser les bras en pleine campagne de récolte. C’est vraiment alarmant !’’ s’exclame-t-il. De petits sourires s’affichent sur les visages, avant que la discussion ne s’emballe sur les récoltes de cette année à Kaffrine.

Le chef de l’Etat a en effet visité, mardi dernier, les périmètres d’un guide religieux du nom de Oustaz Dame Ka et dans un village (Toune), situé à quelques kilomètres de la ville de Kaffrine, Macky Sall a pu voir des champs sur plusieurs hectares dont la beauté de la vue donne envie de s’adonner à l’agriculture. Cependant, la réalité du terrain est loin de cette image presque d’Epinal qu’on a bien voulu montrer au premier des Sénégalais. Dans le Ndoukoumane, les récoltes s’annoncent mauvaises. Le mil a déjà donné les indications. Dans tous les villages de cette partie du Saloum, les discussions portent sur le même sujet : les mauvaises perspectives. Ils sont nombreux à voir leurs récoltes des années précédentes être divisées en deux, trois, voire quatre. Ibrahima Mbengue est un chef de famille qui, les années passées, a eu besoin de deux semaines pour récolter ses champs de mil. ‘’Cette année, j’ai terminé au bout d’une semaine, avec un effectif réduit’’, soupire-t-il. Son demi-frère a été moins chanceux. Il n’a pas eu besoin de plus de cinq jours.

Babacar Sock est aussi de ces infortunés. Connu pour son sens de l’humour, il préfère user de l’ironie plutôt que de s’apitoyer sur son sort. ‘’Moi, j’ai l’habitude de dire que je n’ai pas encore démarré la récolte, mais j’ai terminé. Il me faut juste quatre jours ou même moins pour tout faire’’, plaisante-t-il. Ce qui provoque une hilarité générale, décrispant ainsi l’ambiance. Pour un champ de mil qui a reçu deux sacs d’engrais d’un coût total de 23 000 F CFA, Mouhamed Ba n’a récolté que 40 fagots dont le prix sur le marché varie entre 750 F et 1 000 F, l’unité. Dans l’hypothèse où le produit est vendu au plus fort prix, cela lui rapporterait 40 000 F CFA au total, après trois mois de travail. ‘’Où est le fruit de mon effort ?’’ s’interroge-t-il.

Fortes pluies, faibles récoltes

Il peut s’estimer pourtant heureux, comparé à d’autres. Dans plusieurs villages, les habitants ne mettront pas un épi de mil dans leur grenier. Des familles entières pouvant aller jusqu’à 20 membres ou plus sans le moindre fagot. Or, le mil est l’aliment de base dans la zone. Il sert à préparer le couscous servi à la fois au diner et au petit-déjeuner du lendemain. Déjà, la récolte de mil n’était pas fameuse, l’année passée. Ainsi, Mouhamed Ba fait-il remarquer que ce produit, qui coûtait d’habitude moins de 150 F Cfa le kilo à cette période de l’année, s’échange actuellement à 225 F Cfa le kilo. Et il y a de bonnes raisons de s’attendre à une hausse des prix, au vu des faibles quantités moissonnées. De quoi faire transpirer les paysans qui devraient nécessairement l’acheter pour nourrir leur progéniture.

Si la récolte s’annonce si mauvaise, c’est que la saison des pluies a été très brève, selon les cultivateurs. Certes, Kaffrine et ses environs ont enregistré beaucoup d’eau. Une pluie qui a même causé des inondations sans précédent dans la ville ; poussant le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement à faire le déplacement pour s’enquérir de la situation. Mais les pluies ont cessé au moment où les plantes étaient en pleine croissance. En effet, cela fait maintenant plus d’un mois qu’il n’a pas plu dans le Ndoukoumane. Selon plusieurs interlocuteurs, les dernières précipitations ont eu lieu le samedi 17 septembre, 5 jours après la tabaski. Depuis lors, rien, au grand dam des paysans qui expliquent que l’hivernage a duré 3 mois. Au cours de cette période, il y a eu de grandes averses et une pause pluviométrique de 20 jours. Vers la fin du mois de septembre, le temps a suspendu son vol. Les producteurs ont scruté le ciel en vain. Des imams ont formulé des prières du haut de leur estrade, mais rien. Le grand espoir d’il y a quelques mois a laissé la place à l’inquiétude et à la résignation.

Exploitation politicienne de la visite

Dans les champs, le vert de la forêt cède le pas progressivement au jaune de la savane. La nature qui devait offrir un beau paysage verdoyant renvoie une image terne, avec des étendues envahies par les mauvais herbes presque séchées et des cultures qui n’ont pas connu une croissance à terme. Les gerbes d’arachide devant fournir de foin pour le bétail sont de petites tailles. Ce qui vient d’ailleurs ajouter une couche à l’inquiétude des cultivateurs de cette zone. Ils sont tous convaincus que les derniers semis d’arachide et de sorgho n’offriront rien comme récolte. Beaucoup hésitent d’ailleurs à aller déterrer leur arachide, soit parce qu’ils ont des appréhensions quant aux résultats de leur dur labeur, soit parce que partagés par le sentiment qu’il est possible d’enregistrer une dernière pluie qui agirait comme un couteau à double tranchant : permettre aux derniers semis d’aller au terme de leur croissance, avec le risque de faire pourrir les premières récoltes.

Mais de plus en plus, l’on se décide à aller retourner la terre pour collecter l’arachide, avec la conviction certaine que l’hivernage de cette année a connu un échec certain. ‘’Hier, je suis passé par mon champ d’arachide, mais il n’y a pas une seule gerbe qui porte plus de cinq graines. Et à l’intérieur, la coque est presque vide’’, gémit Mouhamed. Face à une telle situation, les paysans ne comprennent pas que le Chef de l’Etat se soit déplacé jusque dans le Ndoukoumane et qu’on ne lui ait pas montré la réalité vécue par la majorité.

‘’C’est de la politique politicienne. On devait le mener dans nos champs, nous les petits producteurs. Mais, avec ce qu’il vient de voir, il va rentrer en ayant la conviction que tout va bien à Kaffrine ; ce qui est totalement faux’’, regrettent presque en chœur nos interlocuteurs. Ils aimeraient bien que le Président soit bien informé, qu’il voit lui-même l’état des cultures pour qu’à l’avenir, il songe à mieux aider les paysans, particulièrement les exploitants familiaux.

 

BABACAR WILLANE

 

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