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Abdoukarim Fall, plasticien saint-louisien : Du filet de pêche à l’aquarelle.

Il fait son chemin, petit à petit, dans le monde des couleurs. Abdou Karim Fall plasticien, issu du peuple de l’eau (né à Guet Ndar), imprime sa marque dans le landerneau des plasticiens de Saint-Louis. Dans son atelier sis au quartier Pikine « Tableau Walo », les couleurs se conjuguent avec des thématiques qui, pour l’essentiel, parlent de son environnement immédiat, la mer et ses dérivés.

Dans un de ses textes, Amadou Lamine Sall, auteur et fils spirituel du poète-président Léopold Sédar Senghor, parlant du plasticien Ibou Diouf, disait que ce dernier était « le fils du sel et du mil » (sérère d’ethnie). Parallèlement, on peut désigner l’artiste saint-louisien, Abdou Karim Fall, de « fils de l’eau » (enfant né au quartier des pêcheurs Guet Ndar) et des couleurs, amoureux de la magie des fresques.

A. Karim Sall est un écolo, adepte de l’utilisation des matériaux, que la nature veuille bien lui faire cadeau. Tout y passe pour la création. Les filets des pêcheurs rejetés par la mer, le sable issu du grand bleu ou encore divers rejets de cette étendue sont utilisés pour meubler ses œuvres.

Pour seule explication, le fils de Guet Ndar évoque « quelque chose de mythique, de mystique et de généreux dans la mer ».

Au populeux et épars quartier de Pikine « Tableau Walo », M. Fall a réussi à y implanter son atelier. Un espace sobre, convivial où l’artiste extirpe du fond de son être des œuvres de hautes factures, qui partent de tout, pour toucher tout.

Défenseur du patrimoine en péril

Dans ce festival de tableaux, une trentaine d’œuvres savamment protégées gît dans un des coins de l’atelier. Tous évoquent la même chose : la protection et la promotion du patrimoine de la cité tricentenaire.

Dans cette ville classée au patrimoine de l’Unesco, la bataille pour le respect des édifices est un combat quotidien, qui interpelle chacun. Dans la horde de toiles sur ce patrimoine saint-louisien, on découvre des villes du Fouta, Halwar, la mosquée Donaye est peinte aussi en relief, avec pour matériaux utilisés les coquillers de la plage. Aussi, le château d’eau de Saint-Louis, les tours jumelles, les balcons en fer forgés, les chaines d’angle en bossage, toutes ces différentes formes sont ressorties dans des œuvres, si touchantes aux couleurs si gaies.

Des œuvres qui permettent de voir ce que Saint-Louis était, et ce qu’elle devient, avec les agressions anthropiques incessantes. M. Fall, avec son pinceau, dit vouloir crier à gorge déployée : « Sauvons notre île et respectons son architecture idyllique ».

Entreprise difficile, mais l’espoir fait vivre, dit-on.

Toute cette belle histoire avec les toiles s’est fortifiée entre 1999 et 2001, dans l’atelier « Araignée » du vieux Baye Makébé Sarr (vainqueur du Grand prix du président de la République pour les Arts en 1996).  Abdou Karim Fall y apprend la peinture, le dessin et en bonus les métiers à tisser. « C’est pourquoi, il y a beaucoup de tapisseries dans mes œuvres », souligne-t-il.

Normal, car on se perdrait volontiers dans cette peuplade de fils, qui vont, viennent, s’entrelacent, se couplent, s’accouplent, se découplent. Bref, ce beau entremêlé donne le tournis. On admire sa prouesse. Mais l’on se souvient que l’enfant est originaire de Guet Ndar. Et au-delà, il essaie de se remémorer les virées en haute mer, où il devait déployer les filets, à la recherche du poisson. Ou encore lorsque venaient les journées de labeur dans son quartier Guet Ndar, quand lui, le plus jeune, devait rapiécer les filets escamotés par d’innombrables virées en mer.

Maîtrise des couleurs

Lors de notre visite, Abdou Karim Fall était en train de préparer des œuvres pour les « Itinéraires artistiques », une initiative personnelle qui regroupe des plasticiens de Saint-Louis et au-delà. « Une organisation difficile à maintenir. Chaque année, des problèmes s’ajoutent aux existants ; mais on réussit à tenir le cap, avec des expositions dans des thématiques comme la tapisserie, la peinture, la photo, la sculpture, le design, mais pour le workshop, des soucis financiers s’étaient posés l’an dernier », souligne-t-il.

Pour ce rendez-vous, des soutiens de la Municipalité et d’autres structures sont attendus, « mais on espère toujours. Hélas, au dernier moment, on est obligé de se débrouiller avec les moyens du bord ». Dans son antre, on se rend compte que le beau n’a de sens que s’il charrie certaines valeurs. Et cela, Abdou Karim l’a bien compris, lui qui, dans chaque toile, fait passer des messages. Devant son talent, on admire la finesse des contours, mais également sa belle propension à tisser.

M. Fall vous prend par la main et vous entraine dans son monde. Ses tableaux, à force de titiller le crayon, sont gracieux. On admire la prééminence du bleu, dégradé par endroit, dans toutes ses toiles. Cette couleur fait ressurgir son passé d’enfant de la mer. Sa technique est simple, il maîtrise l’agencement des couleurs, avec une patience telle. Tout est à sa place, réglé.

Chaque contour et fresque respecte une certaine mesure. Le papier mâché, la cire de bois et tous les intrants utilisés produisent un environnement défraîchi au bas des tableaux. Cette posture rappelle les murs lézardés et décrépis dans lequel le quartier M. Fall vit. En effet, avec les remontées capillaires et salines, les murs des maisons de Pikine sont lézardés. Dans cette même horde de souvenirs enfantins, on note beaucoup de figures sous forme de vallon qui semble être sinueux. Peut-être des vagues ! Qui sait !

Karim est en paix avec lui-même. Sa soif de création renvoie à l’insouciance d’une enfant le premier jour de classe. «  Je suis d’habitude très réservé et souvent je passe inaperçu ». On comprend mieux maintenant.

Jeune plasticien au bon pédigrée

Lors du Conseil des ministres décentralisés, il a, avec Allé Seck un ami, restauré durant trois jours les tableaux qui se trouvaient à la Gouvernance, lieu où le président Macky Sall devait recevoir ses hôtes. Même lors des grands rendez-vous, l’Université Gaston Berger fait appel à lui pour les cadeaux à offrir aux hôtes de marque. C’est ainsi que le 29 mai 2010, le tableau offert par Mary Teuw Niane, alors recteur de l’Ugb, au président Abdoulaye Wade était l’œuvre d’Abdoul Karim Fall.

Côté formation, après ses études à l’école primaire Gracianet du sud de l’île, au Collège d’enseignement moyen (Cem) Dugay Clédor, Abdou Karim a subi une formation de licier (est celui qui effectue le travail en tapisserie tissée) de 1998 à 2001. C’est à partir de cette année qu’il a commencé à exposer au Centre culturel français de Saint-Louis, au Fesnac (à Ziguinchor), au Dak’Art 2004.

Le jeune plasticien, né à Saint-Louis en 1982, a eu également l’occasion de participer, en 2006, à « Gorée regards sur cours » (portes ouvertes sur les ateliers, les cours et les jardins de l’île), à une exposition au Quai des Arts avec Kalidou Kassé, lors des Journées de la Coopération décentralisée. L’exposition collective « Les couleurs du Sénégal » avec l’Aiap à Heidelberg, en Allemagne, a accueilli, en 2007, le jeune Karim Fall, qui n’a pas perdu du temps pour se retrouver, en 2008, lauréat du troisième prix de peinture de la Fondation Cuomo à l’issue d’une exposition à l’hôtel de Paris de Monaco.

De 2010 à 2011, il a aussi participé, avec brio, à l’exposition individuelle « Sauvons le patrimoine » au Crds de Saint-Louis, au Salon national des artistes plasticiens du Sénégal à la Galerie nationale d’art de Dakar.

C’est en 2013 qu’il a eu l’initiative d’organiser la première édition des « Itinéraires artistiques » de Saint-Louis, avant d’aller exposer son talent à l’université de Lille, en France.

 

LE SOLEIL

 

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