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Inadmissible ! par Ibrahima Sadikh Ndour

Les propos prêtés au nébuleux et sulfureux personnage Frank Timis par la presse sont d’une extrême gravité au regard de son caractère offensant à l’ensemble du peuple sénégalais. Il menace tous ses détracteurs de poursuites judiciaires qui feront qu’ils « vont devoir recruter des avocats et se rendre chaque semaine à Londres et dépenser plusieurs millions pour se défendre ». C’est ce qu’on appelle une poursuite-bâillon.
Selon Lucie Lemonde (2016), «les poursuites-bâillons sont des poursuites stratégiques intentées par des entreprises ou des institutions contre des groupes de pression ou des individus qui dénoncent publiquement leurs activités ou qui interviennent dans le débat public. Ces poursuites sont entreprises non pas dans le but premier de gagner en cour, mais plutôt de réduire l’adversaire au silence, de l’épuiser financièrement et psychologiquement en l’impliquant dans des procédures juridiques longues et coûteuses et de décourager d’autres personnes à s’engager dans le débat public. Il s’agit d’intimidation judiciaire pour forcer les groupes et les militants et les militantes à limiter leurs activités politiques et à se censurer.» Inadmissible !
Cela est inadmissible lorsqu’une personne profite de sa puissance financière et de ses réseaux pour intimider des citoyens qui dénoncent ses pratiques, ses façons de faire, ses manquements aux normes sociales collectives, etc. En effet, il n’est pas acceptable qu’une personne, parce qu’elle en a les moyens, essaie de détourner les procédures de la justice dans le but de restreindre la liberté d’expression. Cette dernière est garantie par notre Constitution et toute tentative de la museler serait une grave atteinte.
Cela est inadmissible lorsqu’on veut faire taire tout débat sur des enjeux nationaux. Rien ne peut justifier la poursuite judiciaire, dans une démocratie, de leaders politiques, d’animateurs de la société civile et même de simples citoyens pour des propos tenus dans le cadre d’un débat public sur le manque de transparence dans la gestion de nos ressources publiques. Surtout, lorsque les poursuites envisagées ne visent pas à rétablir un honneur entaché, mais de ruiner ses détracteurs en les exposant à des frais et honoraires de défense faramineux susceptibles de provoquer leur ruine. En exécutant ses menaces, Frank Timis dissuaderait plusieurs sénégalais de prendre part au débat public sur des questions d’importance.
C’est pourquoi le droit positif de plusieurs pays démocratiques prévoit et réprime, sévèrement, le délit de poursuite bâillon à travers l’adoption de lois dont l’objectif est de contrer les poursuites stratégiques contre la mobilisation publique connues sous l’acronyme SLAPP (Strategic Lawsuits Against Public Participation). C’est ainsi que, par exemple, depuis 2009, le Québec s’est doté d’une loi visant à prévenir l’utilisation abusive des tribunaux et favoriser le respect de la liberté d’expression et la participation des citoyens aux débats publics. C’est en vertu de cette loi que les tribunaux québécois ont récemment condamné un homme d’affaires à payer 300 000 $ canadiens, soit plus de 130 millions de francs CFA (90 000 $ pour les honoraires et déboursés extrajudiciaires, 10 000 $ en dommages moraux et 200 000 $ en dommages punitifs) au profit d’une personne qui avait dénoncé ses pratiques non conformes. En effet, l’homme d’affaires avait déposé une poursuite en diffamation contre sa dénonciatrice en lui réclamant des dommages de 400 000 $. Les tribunaux du Québec ont jugé la poursuite abusive et l’avait qualifiée de poursuite bâillon. Cet exemple, parmi tant d’autres, illustre le déphasage, voire l’ignorance de certains de nos compatriotes qui se félicitent des propos de Frank Timis pour des considérations purement partisanes. Ils ne mesurent pas la gravité de tels propos qui leur dénient toute possibilité de se prononcer, de façon critique, sur la gestion des ressources publiques. Frank Timis n’osera jamais s’attaquer de la sorte aux politiciens et journalistes occidentaux qui passent, à longueur de journée, à le peindre comme un vulgaire escroc. Il n’y a que chez nous qu’on applaudit une personne qui nous vole en plus de nous insulter, voire lui dérouler un tapis rouge. Un gouvernement libre de ses actes et patriotique aurait condamné, en premier, ces propos avilissants d’une autre époque. Une magistrature indépendante, rejetterait toute plainte visant à museler la liberté d’expression et condamnerait aux dépens son auteur. Un peuple normal, se tiendrait debout contre toute personne, de surcroît étrangère, qui se montre arrogante et méprisante à son égard. Malheureusement, on ne peut rien espérer de tel de la part du gouvernement, de la magistrature et du peuple sénégalais. Pauvres de nous !!!
Ibrahima Sadikh NDour
ibasadikh@gmail.com

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