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Amadou Guèye, coordonnateur de l’Unis : «La libération de Karim Wade est le début de l’effondrement du régime de Macky Sall»

Son boubou marron n’a rien à voir avec celui de l’Apr dont le chef ne doit faire qu’«un seul mandat» à la tête du pays. Le coordonnateur de l’Union nationale des indépendants du Sénégal (Unis) résume Macky Sall et son régime : «manipulation» dans les chiffres avancés lors des conseils des ministres décentralisés, «absence de vision» du Pse, «frilosité» du Président Macky Sall… Amadou Guèye invite, par ailleurs, la presse à organiser un débat public sur le «Protocole de Rebeuss» et la libération de Karim Wade.

Le président de la République a bouclé le week-end dernier les Con­seils des ministres décentralisés. Quel bilan faites-vous de ces rencontres ini­tiées depuis 2012 ?
Si le président de la Répu­blique estime qu’en faisant des tournées, il est plus proche des populations, c’est son style de gestion. Sous ce rapport, cela ne nous dérange pas. Par contre, lorsqu’on annonce des chiffres, les populations peuvent avoir l’impression que ce sont des ressources nouvelles. En réalité, c’est tout simplement le budget normal qui est en train d’être exécuté. Autrement dit, depuis que le Sénégal est indépendant tous les budgets pourraient être subdivisés par région ou par ville. Les ressources promises ne sont pas des ressources nouvelles. Elles sont échelonnées sur 4 ans et ne constituent pas des dépenses extraordinaires. Le gouvernement  essaie d’impressionner les populations qui ont leurs propres yeux pour constater si leurs conditions de vie changent ou non. Elles le feront savoir en 2017 ou 2019. La manipulation, c’est de nous faire croire que ce sont des ressources nouvelles. C’est pour cette raison que nous pensons que la démarche du président de la Répu­blique à travers ces conseils des ministres est politicienne.

Le Premier ministre a avancé un taux d’exécution de 55% s’agissant des projets promis lors de ces conseils des ministres…
55% de taux d’exécution, c’est par rapport à des prévisions sur 3 ans. Si vous devez réaliser des actions entre 2014-2018, faire 55% au bout de 2 ans n’est pas une grande performance.

Le chef de l’Etat a déclaré la semaine dernière que l’opposition ne pose pas le débat économique. A force de critiquer les actions du gouvernement, n’êtes-vous pas en train de lui donner raison ?
Ce n’est pas la première fois qu’il fait cette affirmation. Mais je voudrais dire que chaque jour, il y a des propositions économiques, mais Macky Sall n’y répond pas. Deuxième chose, aujourd’hui on parle de dialogue national. Est-ce qu’il a réuni les acteurs de manière structurée pour instaurer un débat économique ? A défaut, il n’y a que les contributions et les déclarations. Si le Président Macky Sall voulait un débat économique, il créerait dans le cadre du dialogue national une table ronde avec l’ensemble des acteurs. Je ne pense pas qu’il soit intéressé à entendre d’autres propositions.

Donc vous ne partagez pas son avis selon lequel les opposants n’auront pas un programme plus pertinent que le Pse ?
Le Pse, c’est 27 projets et des mesures de réformes. Ces projets doivent matérialiser des moteurs de croissance. Actuellement, au­cun des moteurs de croissance du Pse n’est encore en place, hormis les Domaines agricoles communautaires qui semblent être les seules réalisations en marche. Encore que leur impact reste à mesurer sur l’emploi et le secteur agricole. Ce n’est pas étonnant, la première faiblesse du Pse est que l’Etat qui en est l’agent d’exécution souffre d’une inefficacité générale. Rien ne permet de penser que cela va changer. Les instructions continues du Conseil des ministres sur le suivi et la bonne exécution le prouvent.

Pourtant la croissance de cette année est de plus de 6%…
L’amélioration de notre croissance relative est liée à la baisse de la facture pétrolière, la stabilisation de sa fourniture et le bon hivernage, le croît démographique positif continu qui renforce le marché intérieur. S’il faut donner une part au Pse, c’est dans l’influx entrant en termes de ressources d’endettement public qui agissent sur les dépenses publiques. Cela dit, nous sommes en deçà de la moyenne des pays de l’Uemoa qui fait 7%. 2 personnes sur 3 sont pauvres en zone rurale ; 40% de la population est employée dans l’agriculture qui est saisonnière et irrégulière ; le chômage des jeunes diplômés persiste ; le sous-emploi qui est notre véritable indicateur de chômage est à plus de 30% ; les artisans et petits exploitants sont exclus du système financier ; les Pme ne sont pas suffisamment financées ; les entreprises nationales sont évincées par les multinationales…

L’actualité est également dominée par le dossier du «Protocole de Rebeuss». Quelle lecture faites-vous de cette affaire et de ses rebondissements? 
Le «Protocole de Rebeuss» est une arme politique qui a été soulevée pour répondre aux accusations de deal sur la libération de Karim Wade. Nous estimons que les auxiliaires de justice qui ont été utilisés pour remettre cette question sur la table auraient du être interpellés pour donner les preuves de leurs affirmations.

Vous faites allusion à Mes Ousmane Sèye et Nafissatou Diop Cissé ?
Effectivement. Nous pensons que la presse n’aurait pas dû se contenter de leurs déclarations. Nous pensons que l’Ordre des notaires ou l’Ordre des avocats aurait dû les interroger parce que c’est une violation du secret professionnel. Cela aurait permis de donner plus de signaux au procureur pour avancer. Autrement, tout le monde va entrer dans une stratégie de défense et le procureur ne va pas avancer. On ne doit pas se limiter au procureur pour éclaircir certaines affaires. Dans une démocratie, le rôle de la presse n’est pas de rapporter mais de faire de l’investigation.

Mais si la plus haute autorité du pays estime que cette affaire «n’a aucun intérêt», y a-t-il moyen de faire la lumière sur cela ?
C’est son opinion. Il fait son calcul politique et pense que cette affaire peut l’éclabousser. Il agit comme un acteur politique.
D’aucuns considèrent l’acte du procureur comme une reculade du régime actuel.

Le Président a reculé sur la mendicité des enfants, sur la réforme de l’enseignement supérieur. Ça, c’est la marque de fabrique du Président Macky Sall. Il n’engage pas sa responsabilité et son capital politique sur les enjeux importants de ce pays.

Êtes-vous en train de dire que le Président Macky Sall est frileux ?
Nous avons un Président extrêmement frileux. Chaque fois qu’il y a une levée de bouclier d’acteurs, il fait marche arrière. C’est ce qui s’est passé avec les réformes de l’enseignement supérieur. Tout le monde sait qu’il était important de faire intervenir le secteur privé dans le pilotage de l’enseignement supérieur. Quand les enseignants se sont braqués, Macky Sall a laissé son ministre Mary Teuw Niane au charbon. C’était un débat de société très important. Nous voulons des universités qui produisent des étudiants bien formés. Macky Sall devait engager ce débat pour convaincre les populations. Dans le cas de Obama sur l’assurance maladie, il a engagé son capital politique et sa responsabilité pour défendre l’opportunité de cette mesure. Il a obtenu gain de cause même s’il avait toujours une partie qui s’opposait. Sur la question de la mendicité, Macky Sall aurait dû faire la même chose. On comprend l’opposition des maîtres coraniques parce qu’ils ont des intérêts à défendre. Il doit s’investir et faire comprendre aux Sénégalais la pertinence de cette mesure. A la place, il s’emmure dans un silence. C’est comme la libération de Karim, il ne s’est toujours pas expliqué devant les Sénégalais pour nous dire pourquoi il l’a libéré. Il dit qu’il ne cède pas à la pression mais c’est tout à fait le contraire. Lorsqu’un pays veut changer, il a besoin d’un leader qui prend des risques.

Justement, vous étiez contre la libération de Karim Wade. Aujourd’hui, qu’est-ce que sa libération vous inspire ? 
La libération de Karim Wade marque la fin de la traque des biens mal acquis et donc une preuve d’un reniement sur un engagement qui, non seulement était une demande sociale, mais aussi une exigence de bonne gouvernance. Pourquoi Ousma­ne Ngom, Madické Niang ou Samuel Sarr ne sont toujours pas inquiétés ? Les autorités n’en parlent pas parce que ça ne les arrange pas. Lorsqu’on voit le Pds et ses lieutenants dire que Karim Wade est leur candidat, on réalise que ce parti restera toujours le parti d’un homme et d’une famille. Ce que Wade n’a pu faire à la tête de l’Etat du Sénégal, il l’a réussi au Pds. Cela n’honore pas tous ces leaders politiques du Pds. En tout cas, il est hors de question que ce monsieur (Karim Wade) se présente pour diriger le Sénégal. Pour moi, la presse devait organiser un débat public et inviter les acteurs à venir répondre. Ils ne doivent pas s’échapper. Le régime actuel a montré ses limites.

Êtes-vous de ceux qui pensent qu’il y a un deal dans la libération de Karim Wade ?
Effectivement, il y a un deal. On n’est pas en mesure de dire quelle est la nature de ce deal parce qu’on est dans un régime qui fait dans l’opacité et le silence. Ce deal est clair dans la tête de tous les Sénégalais.

Deal entre Macky Sall et le Qatar ?
Pour moi, le rôle du Qatar n’est pas important. Je pose mes yeux sur mon président de la République qui vient d’arrêter la traque des biens mal acquis en libérant le plus grand criminel économique du Sénégal. On est en train de nous dire que Karim Wade n’a rien fait et que c’est un bon prisonnier. Il a continué à contester les actions judiciaires de l’Etat. Karim ne reconnaît pas les faits qui lui sont reprochés. Il n’a pas eu un comportement modèle. Il a porté plainte contre l’Etat du Sénégal en France.

Vous aviez créé «Ter­mi­nus 2012» pour déclencher le départ de Wade. Allez-vous refaire la même chose avec Macky Sall ?
L’affaire Karim Wade est pour le régime actuel ce que le 23 juin fut pour Wade. C’est le début de l’effondrement du régime de Macky Sall. Nous n’avons pas un Président déterminé, capable d’apporter les changements que les Sénégalais veulent. Il n’y a aucune grande avancée sur le plan de la réforme. Pour le départ de Macky, nous travaillons sur ce qu’on appelle l’alternative. Nous avons appris de 2012. Il ne s’agit pas seulement de faire partir Macky Sall. Il faut une réelle alternative sur le plan économique.

L’opposition peut-elle tirer profit des conditions de libération de Karim Wade aux prochaines Légis­latives de 2017 ?
Nous allons essayer de constituer une alliance pour prendre le contrôle de l’Assemblée nationale qui sera la première dynamique pour le départ de Macky Sall. L’affaire Karim Wade a montré qu’il existe deux camps : ceux qui sont pour et d’autres qui sont contre. Ceux qui sont contre veulent la poursuite de la traque des biens mal acquis. Donc nous excluons toute alliance avec ceux qui voulaient la libération de Karim Wade. Par contre, nous tendons la main aux hommes et femmes de principe, épris d’une justice équitable et croyant au vrai changement.

 

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