AN 5 des manifestations du 23 Juin 2011 – Le film d’une folle journée

iGFM – (Dakar) 23 Juin 2011-23 Juin 2016. Cinq ans, jour pour jour, depuis que le Sénégal a connu une de ses journées les plus historiques dans la marche pour la consolidation de la démocratie. Un jeudi qui restera à jamais gravé dans la mémoire des Sénégalais. IGFM se remémore et vous replonge, heure après heure, minute après minute, dans la longue marche du peuple vers la victoire le 23 Juin 2011.

Chronique d’une longue marche vers la victoire du peuple

Mercredi 15 Juin 2011. Me Abdoulaye Wade convoque au Palais les présidents du Sénat, Pape Diop, de l’Assemblée nationale, Mamadou Seck, le Premier ministre, Souleymane Ndéné Ndiaye, le directeur de Cabinet du président de la République, Habib Sy, et le Secrétaire général de la Présidence, Diakaria Diaw. Il leur fait part de sa volonté d’introduire un projet de loi instituant le Ticket de l’élection simultanée, au suffrage universel, du Président et du Vice-président de la République.  Aussitôt dit, aussitôt fait.

Jeudi 16 Juin 2011. Le président de la République, Me Abdoulaye Wade, fait examiner et adopter le projet de loi en Conseil des ministres.

17 Juin 2011.  Me Wade ne veut pas perdre de temps pour faire valider son Ticket. Il se sait majoritaire au Parlement (Assemblée nationale et Sénat). Il espère que le projet de loi instituant le ticket à la présidentielle va passer comme lettre à la poste. Aussi, décide-t-il de le faire examiner en procédure d’urgence.

20 Juin 2011. La conférence des présidents se réunit pour établir le calendrier du passage du projet de loi sur le ticket à la prochaine Présidentielle. Une occasion saisie par les députés Me El Hadji Diouf et Imam Mbaye Niang pour tirer la sonnette d’alarme et avertir leurs collègues.

20 Juin 2011. Les jeunes de la coalition «Bennoo Siggil Senegaal» improvisent une manifestation en prenant d’assaut le rond-point Sandaga pour protester contre le projet de loi. Barthélemy Dias est arrêté par la police. Il sera libéré un peu après minuit.

21 Juin 2011. Les forces de sécurité sont en alerte maximale. Des messages sont envoyés à tous les commissariats, postes de police, brigades de gendarmerie et autres services de maintien de l’ordre, pour les tenir en alerte. L’objectif du pouvoir, qui a Macky Sall et Alioune Tine dans son viseur, est de contrecarrer toute velléité de troubles en prélude au vote du projet de loi instituant un ticket présidentiel.

21 Juin à 15 heures.  Le député-maire de Saint-Louis, Cheikh Bamba Dièye, s’enchaîne aux grilles de l’Hémicycle pour dénoncer le projet de loi instituant le ticket Président et Vice-président à la prochaine Présidentielle.

22 Juin 2011.  Acculé, Wade prépare deux modifications majeures dans le projet de loi. Le Palais travaille sur deux amendements : «Le relèvement du taux de 25% des suffrages exprimés proposés comme minimum bloquant et des critères sélectifs en cas de nomination du Vice-président».

Le même jour, les forces vives de la nation se regroupent au Centre Daniel Brothier pour peaufiner une stratégie. Barthélemy Dias, les jeunes de «Y’en a marre» et de « Bennoo » chauffent la salle. Le décor est campé. Dakar se «bunkerise», avec des forces de l’ordre réquisitionnées. Les capitales régionales s’embrasent.

Jeudi 23 juin. A 6 heures 30 mn, le Président Abdoulaye Wade est déjà dans son bureau. Personne n’a accès à lui, jusqu’à l’heure du Conseil des ministres.

9 h. La plénière pour l’examen du projet de loi est ouverte. Les manifestants commencent à converger vers la Place Soweto et certains endroits stratégiques de la capitale. Ils veulent à tout prix s’opposer au vote de ce projet de loi. Les forces de l’ordre armées jusqu’aux dents, quadrillent le centre ville, le Palais et les abords de l’Assemblée nationale.

Armés de pierres et d’une détermination à toute épreuve, les manifestants tiennent en échec des éléments du Groupement mobile d’intervention (Gmi) munis de leurs grenades lacrymogènes, leurs matraques et leurs casques, devant l’Assemblée nationale.

10 H 25 mn. T-shirts attachés à leur visage pour se protéger de la fumée, des jeunes balancent des pierres sur les éléments de la police. Dakar est en feu. La banlieue dakaroise entre dans la danse. Les régions prennent plus tard le relais. Plusieurs blessés sont enregistrés. Parmi eux, des personnalités, Serigne Mbaye Thiam et Alioune Tine, admis à l’hôpital principal. Menacé de liquidation physique depuis quelque temps, le secrétaire général de la Raddho a été passé à tabac par un groupe de nervis.

Un bilan provisoire fait état de 107 blessés, répartis entre les hôpitaux Le Dantec, Principal et l’infirmerie du Camp Abdou Diassé. Le colonel Lam et le commissaire de la police centrale de Dakar, Arona Sy, font également partie des blessés.

12 heures. Le Conseil des ministres prend fin. Le Président retourne à son bureau. Dakar s’embrase, la maison de Farba Senghor est attaquée, ses véhicules incendiés. Il n’a dû son salut qu’à la prompte intervention des forces de l’ordre, qui l’ont exfiltré avec sa famille. L’hôtel des députés est également incendié et pillé.

Touba et Tivaouane jouent les sapeurs-pompiers. Le Khalife général des Mourides, Serigne Sidy Mokhtar Mbacké, dépêche son porte-parole, Serigne Bassirou Abdoul Khadre, pour convaincre Wade à retirer son projet. Serigne Abdoul Aziz Sy «Junior» joint le chef de l’Etat au téléphone, sur ordre du Khalife général des Tidianes, Serigne Mansour Sy. L’objectif des guides religieux est le même : «Trouver une solution pour sauver le Sénégal». Wade donne des garanties et rassure.

14 h 30. Le Président Wade rappelle d’urgence son ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères, Madické Niang, et lui demande de se rendre à Touba pour porter un message au Khalife.  Il décide de retirer le projet de loi.

16 heures 15 mn. Le Président Mamadou Seck suspend la séance pour 15 minutes. Le Président du groupe Libéral et démocratique, Doudou Wade, est briefé sur le retrait du texte.

17 heures 40 mn. Doudou Wade monte au créneau et joue son rôle dans un scénario ficelé par les stratèges du palais Léopold Sédar Senghor. Le neveu du chef de l’Etat demande au gouvernement de retirer le projet. Le ministre de la Justice, Cheikh Tidiane Sy, abdique et applique la consigne qu’il avait déjà reçue de Wade.

24 Juin. Wade avoue son échec. Face à ses alliés de l’Alliance Sopi pour toujours (Ast), le chef de l’Etat déclare : « J’ai joué et perdu».

27 Juin. Suite à des coupures intempestives d’électricité qui ont duré 48 dans certains quartiers, la population qui connaît désormais la force de la rue,  renoue avec les manifestations. Comme lors de l’inoubliable jeudi 23 juin, les populations révoltées, ont encore choisi la méthode forte pour hurler leur ras-le-bol. La capitale s’embrase à nouveau. Les maisons de certaines autorités politiques libérales sont attaquées. Karim Wade prend peur et appelle Robert Bourgi pour demander au Président français, Nicolas Sarkozy, de faire intervenir les forces françaises afin de rétablir l’ordre. La France reste de marbre. Elle avait su décrypter le message. Le vent du changement avait bien soufflé sur le Sénégal.

 

ACTEUR PRINCIPAL :ALIOUNE TINE, COORDONNATEUR DU M23

«C’est le moment de l’avouer : dès le 22 juin, les choses ont commencé à nous échapper…»

«C’est le jour du 22 juin que les choses ont réellement commencé. Et  c’est le moment de l’avouer : à partir de ce jour, les choses ont commencé à nous échapper en tant que leaders. Ce jour-là, c’était fantastique. Quand nous sommes arrivés à la salle Daniel Brottier (centre-ville de Dakar), elle était pleine à craquer. Il y avait plus de gens debout qu’assis. Il y avait toutes les catégories sociales, mais surtout la jeunesse. Quand la classe intellectuelle était en train de faire de la rhétorique, les jeunes nous ont dit : «Basta, Y’en a marre des discours !»  Il faut descendre sur le terrain pour en découdre avec le régime. Nous, les leaders, étions là, cois, dans l’impossibilité d’articuler un mot. Il y avait les Dialo Diop (RND) et consorts. Dépassés par les événements, nous n’avons pas eu le temps de nous concerter, les jeunes, articulés autour de «Y en a marre», ont fini de faire  à Wade. Nous sommes partis pour préparer l’émission télé qu’on devait faire la nuit, «Diné ak Diamono» (sur Walf Tv), qui a été un moment fondamental.

«Mon téléphone a failli exploser sous les appels»

Les jeunes de «Y’en a marre» sont par la suite descendus dans la rue et c’est parti comme ça. On a juste entendu les grenades lacrymogènes péter, car il y avait plus de monde dehors que dans la salle. A cet instant, on était déjà infiltré(s). Dans la salle où se réunissaient tous les leaders, on a vu derrière, des gens qui commençaient à pousser. Tous les leaders qui avaient des gardes du corps expérimentés, ont pu être évacués à temps. Moi, je fais partie des derniers à quitter la salle. A l’intérieur déjà, on ne pouvait plus respirer. Tout au long des actions, nous avons gardé notre calme. Quand on a vu tous ces jeunes totalement déterminés, faire de ce mouvement leur propre affaire, on les a laissé faire. Ils trouvaient que c’était la seule solution pour faire reculer Abdoulaye Wade. Cela pétait de partout. Moi, j’ai pris la rue qui jouxtait le centre culturel et j’ai rencontré un commissaire de police en civil qui a dit à ses éléments : «C’est le Président Alioune Tine, laissez-le passer !». Les gars étaient armés jusqu’aux dents. J’ai pris une autre rue à droite qui était déjà barrée avec des pierres. C’était une situation extrêmement difficile et dangereuse. Les jeunes m’ont laissé passer et je suis allé à la Raddho. Mais, au Plateau, cela a commencé à brûler le 22. La journée du 22 a été un moment de tourbillon. A ce moment, la pression était énorme. Mon téléphone a failli exploser sous les appels. J’ai commencé à gérer et à filtrer les appels. Je ne prenais plus les numéros qui m’étaient inconnus. En définitive, je ne prenais plus que les numéros utiles, c’est-à-dire, les numéros qui requéraient mon attention particulièrement. Les articles parus dans votre journal (L’Observateur) nous ont beaucoup aidés à nous préparer contre les attaques fomentées à notre encontre. C’était la première fois que je prenais un garde du corps, qui s’est retrouvé, le jour du 23 juin, avec le bras cassé. Et nous avons pu anticiper sur les moyens sécuritaires à prendre.

«La peur avait changé de camp»

N’empêche, malgré toutes les menaces qui planaient sur ma tête, j’ai passé la nuit chez moi. C’est au moment où nous avons commencé à parler du Congrès du peuple que les intimidations ont commencé. C’est comme si les gens avaient pété les plombs. J’étais tout le temps convoqué à la Division des investigations criminelles, car les gens pensaient qu’on voulait organiser une insurrection. Il y a quelque temps, le commissaire Harona Sy nous disait que nous avions bien organisé les choses. Nous fondions notre action sur le droit et nous n’avions pas besoin d’autorisation pour aller assister aux délibérations de l’Assemblée nationale. La nuit, le gouvernement a sorti un communiqué pour dire qu’il autorisait la manifestation du 23 juin. Ils étaient dépassés par ce qui allait se passer. Nous avons été informés que certains (du gouvernement) n’avaient pas passé la nuit chez eux. La peur avait changé de camp.

Le 23 juin, nous avons été les premiers à être surpris de la mobilisation et de la détermination de toutes les couches de la société, pour dire : Non. Le peuple a dit : nous reprenons notre souveraineté. Vous (les députés) avez été incapables de nous défendre, nous allons reprendre notre souveraineté et dire non. Nous allons empêcher, par la résistance populaire, le vote de la loi. Nous avons presque rendu anachronique l’Assemblée nationale. J’ai regardé la foule et les policiers, je me suis dit : nous pouvons prendre l’Assemblée nationale ! Mais ce n’était pas notre objectif. C’est cela la responsabilité. Nous sommes aussi venus jusqu’à la Présidence de la République. Pour la première fois, lors d’une manifestation, nous avons vu aux abords de la Présidence, des paras commandos en armes, cela m’a beaucoup frappé. L’autre fait marquant, c’est que les gens n’ont pas eu peur. Les gens qui jetaient des pierres n’étaient pas des manifestants, mais des contre-manifestants libéraux, infiltrés par des flics qui voulaient déclencher la bagarre avec les flics. Quand ils balançaient les lacrymogènes, les gens ne bougeaient pas. Nous n’étions pas surpris. Il y avait la maturation des facteurs subjectifs et objectifs. Tous les ingrédients étaient là pour l’explosion : la crise de l’électricité, les inondations, la crise scolaire, le mal-vivre de façon globale, le chômage (une bombe à retardement). Le fait seulement qu’entre le 16 et le 23 on ait pu mobiliser, signifie que tous les ingrédients étaient là pour que la bombe explose.

«A la sortie de l’hôpital, je me suis réfugié chez Babacar Touré»

J’ai été agressé alors que je passais devant chez Farba Senghor. J’étais avec Katy Cissé Wone, Me Mame Adama Gueye et Diallo Diop. On me traitait de traître, on m’insultait de père et de mère. Je pense que les gardes du corps avaient tout de suite vu que j’étais la cible. Les coups ont commencé à pleuvoir. Il s’en est suivi des jets de pierres et j’en ai reçu une à la nuque. Je me suis affalé sur le sol. Mon garde du corps a essayé de me tirer de la mêlée. Ce qui est bizarre, c’est que les flics ne sont même pas venus à notre secours. Ce sont deux imams  qui sont venus  me tirer du pétrin. En voulant me sauver, ils ont reçu les coups qui m’étaient destinés. Tout le film de l’agression est bien visible sur les photos. C’est par la suite que j’ai été évacué chez le vieux Ousmane Diagne. Ensuite, l’ambulance est venue me chercher pour me transporter à l’hôpital Principal. J’ai été bien suivi par des professionnels. La décision de retirer le projet de loi m’a trouvé sur mon lit d’hôpital. À 18h, je dormais. Les médecins, qui étaient à mon chevet, m’ont réveillé pour me dire : «Alioune, tu as gagné, Wade a retiré le projet de loi.» C’était fantastique. Cinq jours plus tard, j’ai quitté l’hôpital et je suis allé me reposer en secret aux Almadies (Dakar) chez  Babacar Touré (Pdg Groupe Sud Communication). C’est le Professeur Abdoulaye Bathily qui m’a fait un compte-rendu du processus de création du M23, la nuit même du 23 juin. Durant toute cette période, je n’ai pas échangé une seule fois avec Me Abdoulaye Wade. Hormis par voie de presse. Il m’attaquait dans un journal et je répliquais dans un autre. La seule chose que je peux vous dire, c’est qu’Abdoulaye Wade est convaincu que s’il a perdu le pouvoir, c’est à cause du M23».

 

SECOND ROLE: «Ce qui s’est passé au Palais le 23 juin»

Le 23 Juin 2011, notre pays a connu des moments historiques, riches d’enseignements. C’est le jour où l’Assemblée nationale devait procéder à une modification de la Constitution visant deux points :

1- Le Président de la République pourrait, à partir de cette modification, être élu dès le 1er tour s’il obtenait  un score supérieur à 25%.

2- Le Président et le Vice-président devaient être élus dans les mêmes conditions et circonstances.

En un mot, ils devaient être, pour reprendre une formule célèbre, des colistiers.

Si le premier point du texte en question peut être discutable, tel n’était pas le cas pour le second, qui, incontestablement, est  une avancée démocratique. En effet, selon la Constitution actuelle, le Président de la République peut nommer un Vice-président, alors que la réforme proposée prévoyait l’élection du Vice-président au suffrage universel direct. Voila ce que disent les textes.

«Des Ministres et Dg  désignés, ont fui les plateaux de télévision, d’autres se sont fait hospitalisés»

Ce jour, se tenait le conseil des ministres. Avant d’entrer dans la salle, M. le Premier ministre (de l’époque), Souleymane Ndéné Ndiaye, me dit : «Le Président veut te parler, c’est important». C’est ainsi  que je me suis retiré avec le président de la République, qui me dit : «J’ai demandé au ministre de la Justice de retirer du texte les dispositions qui concernent les 25%. Tu peux aller l’annoncer à la presse». C’est ce que j’ai fait, en commençant par la Radio Futurs Médias (Rfm), ensuite Walfadjri. Mais les travaux des députés planaient dans la salle du conseil des ministres, car les informations nous parvenaient. A la fin du conseil, je suis resté avec le Président et je faisais la navette entre mon secrétariat, son bureau, le palais et mon bureau. Mes différents  éléments me tenaient informé en temps réel. Des chefs religieux défilaient au Palais et d’autres appelaient pour demander au Président de renoncer à ce projet. Ce qu’il fit, en définitive.

Et pourtant, je demeure plus que jamais convaincu que ce texte visant l’élection et non la nomination d’un Vice-président est une réelle avancée démocratique. Mais l’absence de dialogue a fait que cette disposition ne fut pas comprise. Mieux, beaucoup de gens disaient que le Président  voulait installer son fils, ce qui est une aberration.

Retenons que ce jour, nous avons vu des Sénégalais déterminés, devant un chef d’Etat à l’écoute  de son peuple.

Il faut également  retenir et saluer le comportement des forces de l’ordre, qui ont été exemplaires. Une journaliste d’un pays occidental me disait : «Si cela s’était passé dans mon pays, la police aurait ouvert le feu».

Cette journée m’a ouvert les yeux :

–                     Des responsables, des ministres,  Directeur généraux (Dg) désignés  pour aller sur des plateaux de télévision, ont refusé.

–                     Des ministres et responsables sont allés se faire hospitalisés. Beaucoup parmi ceux-là, ont aujourd’hui quitté le Président Wade.»

 

ACTEUR PRINCIPAL- MOUSSA SY RACONTE LE 23 JUIN A L’HEMICYCLE

«Karim Wade avait isolé son père et répondait à son téléphone»

«Les faucons avaient dit à Wade qu’il n’y avait que 150 manifestants devant l’Assemblée»

«Un commandant de la gendarmerie m’a supplié de convaincre les députés de retirer la loi»

«Le 23 juin a été une journée historique. La veille du 23 juin, quand je leur ai dit que la situation va dégénérer, Iba Der Thiam m’a dit ceci : «La vision du Président dépassait celle de nos concitoyens.» J’ai donc réalisé qu’ils savaient qu’ils ne pouvaient plus avoir de majorité au Sénégal. Le lendemain, le Président, n’ayant pas reculé, on s’est retrouvé à l’Assemblée nationale. L’atmosphère n’était pas bonne parce qu’il n’y avait pas de consensus au sein du groupe. Il y a eu beaucoup d’amendements et le matin, avec cette mobilisation exceptionnelle qu’il y a eu devant l’Assemblée nationale, plusieurs collègues ont été malmenés. Malgré les échauffourées, les gens sont  parvenus à faire démarrer la séance, dès que le ministre de la Justice, Garde des Seaux, Cheikh Tidiane Sy, est arrivé. Vers 9H-10H, en pleine séance, Cheikh Tidiane Sy nous a dit que le quart bloquant a été retiré, mais la Vice-présidence devait continuer. Une dizaine d’intervenants, comme Me El Hadj Diouf et Wack Ly, ont dit qu’ils n’allaient pas voter la loi et ont voté contre. J’étais, je me rappelle, le quatrième intervenant et j’ai tout simplement demandé le retrait du projet. Mais d’autres ont fait savoir que, quelle que soit la situation, ils votent pour le projet. Et je crois que si les débats continuaient, les gens allaient vers une direction de vote contre ou de retrait. Au moment où nous étions dans l’Hémicycle, des échos de manifestations et d’échauffourées nous parvenaient sur les attaques de certains domiciles de collègues députés, à Thiès, Colobane, Dakar, entre autres. On a aussi appris que la maison de Farba Senghor a été saccagée, que Alioune Tine a été agressé. Les informations n’étant pas confirmées, des députés se retiraient dans les bureaux pour suivre l’actualité. Dans la salle, les débats continuaient sans panique. Toutefois, certains collègues, contre cette loi, étaient sur les nerfs lors de leurs interventions. L’angoisse était aussi là car, délibérer sous des jets de pierres et de lacrymogènes rendait le climat délétère. Après 32 intervenants, le président de l’Assemblée nationale a observé, vers  13H30mn, une pause. Au sous-sol, des jets de pierres ont été lancés au moment où les députés déjeunaient. Nous sommes montés au premier et avons pris notre repas. J’ai ensuite décidé de quitter l’Assemblée et de rentrer chez moi, parce que je n’étais plus motivé, l’ambiance m’était désagréable et je n’étais plus dans les dispositions d’assister au vote d’un projet impopulaire.

«Un commandant de la gendarmerie m’a intercepté…»

Au moment de quitter la salle, un commandant de la gendarmerie m’a intercepté au sous-sol pour me demander de sensibiliser mes pairs à ne pas voter cette loi. Il m’a annoncé qu’on courait un grand danger. J’étais abasourdi et lui ai demandé le fond de sa pensée. Il m’a répondu qu’en tant qu’homme de troupe, il a la certitude que si la séance perdure  jusqu’à 16 heures, la foule va se retrouver dans l’Hémicycle. Me soulignant que mon intervention a été courageuse, le gendarme avait la conviction que je pouvais influer sur les autres pour l’arrêt des débats ou le vote immédiat de la loi. Là, je lui ai dit que je ne voulais pas participer au vote et que je voulais rentrer. Mais, il m’a retenu et m’a forcé à rester. Je lui ai donc dit qu’il fallait informer le Questeur, Lamine Thiam, chose qu’il avait faite depuis 1H. Il m’a donc soufflé que si on ne faisait rien, les éléments du Groupement mobile d’Intervention (Gmi) ne pourraient plus contrôler la foule et le Sénégal pourrait vivre l’irréparable, un des moments les plus désagréables de son histoire, surtout qu’ils ne savent pas s’il y a des infiltrés armés dans la foule. Par la suite, avec le Questeur et Doudou Wade, que j’ai rencontré dans l’ascenseur, on est monté au quatrième. Nous avons exposé le problème au président de l’Assemblée, au Garde des Sceaux et à Madame Awa Diop.

Là où on était perché, on a vu ces milliers de personnes de l’Assemblée à l’Hôpital Principal. Cette foule noire est une image qui restera toujours gravée dans mon esprit. Le président de l’Assemblée a demandé ce qu’il fallait faire. Je lui ai demandé d’appeler le président de la République. Au bout du fil, c’est son fils (Ndlr : Karim Wade) qui répond. Ce qui ne nous a pas surpris.  Cet épisode est celle qui m’a le plus irrité lors de cette journée. Il confirmait ce que les gens disaient. En un temps record, il a pu faire le vide autour de son père, en écartant tous ceux qui pouvaient lui donner de bons conseils. Mais le Garde des Sceaux est resté ferme et lui a fait savoir qu’il voulait parler à son père. Après avoir insisté en vain, il a cédé le téléphone à son père.  Informé de la situation, Me Wade a promis de nous rappeler.

Les faucons avaient dit à Wade qu’il n’y avait que 150 manifestants devant l’Assemblée

Jusqu’à 14H30, on n’a pas pu reprendre la séance parce que les choses commençaient à prendre d’autres tournures. Après avoir peut-être échangé avec son fils et avec ceux qui étaient dans la pièce, le Président (Wade) a réagi en nous demandant de quoi nous avions peur ? Qu’est-ce qui se passe ? Nous lui avons dit qu’avec les échauffourées, l’Assemblée pris d’assaut, les voitures saccagées, les maisons saccagées, les gens qui ne voulaient plus du projet, les députés n’étaient plus dans les dispositions de le voter. On lui a demandé de le retirer. Nous avions cette marrée humaine sous nos yeux, mais, après un temps de réflexion, le Président nous a dit qu’on lui avait dit qu’il n’y avait que 150 manifestants devant l’Assemblée. Des informations que lui ont données les faucons. Sidéré, j’ai tiqué en demandant aux Garde des Sceaux de dire au Président d’allumer la télévision afin qu’il ait une idée de ce qui se passe dans le pays. Avec cette réaction de Me Wade, je me suis fait une raison sur la religion de cette loi. Karim contrôlait tout et, effectivement, ceux qui disaient que le projet l’intéressait avaient raison. Et que les dispositions de cette loi pour la Vice-présidence étaient pour lui. Dans la salle, les gens ont dit que le Président avait échos de mes paroles et ils ont voulu que je me taise. C’est à ce moment-là que j’ai pris, vers 15H, mes responsabilités pour descendre et faire sortir mes collègues, qui attendaient le retour du Garde des Sceaux et du président de l’Assemblée. En leur disant que s’ils continuaient d’ici 16H, la foule sera dans la salle, je leur ai lancé un signal fort et ils ont lâché prise. Il y a juste eu trois, voire quatre résistances de zélés comme les Famara Senghor et autres. C’est après que Mamadou Seck et Cheikh Tidiane Sy ont fait référence à Mame Abdou Aziz Dabakh, aux interventions des chefs religieux, avant de lever la séance. Alors que la veille, deux confréries religieuses (les Tidianes et les Mourides : Ndlr) ont fait toutes les démarches possibles pour faire reculer le Président qui est resté de marbre. Finalement, c’est la pression populaire et la décision des députés qui disaient qu’ils n’allaient plus voter la loi qui l’ont emporté. Mais si la dernière décision lui appartenait, Me Wade allait voter la loi. Peut-être qu’il y a eu une main invisible, une volonté divine qui est venue mettre fin à tout cela. »

 

AMENDEMENTS DE CHEIKH TIDIANE SY – Quand L’Observateur annonçait la reculade de Wade

«Projet de loi instituant l’élection simultanée du Président et du Vice-président : Wade recule». C’est le gros titre qui avait barré la Une du quotidien L’Observateur ce jeudi 23 juin 2011, jour du vote de la loi sur le «ticket Président/Vice-président», en session plénière par l’Assemblée nationale. Dans son édition du jour, L’Obs donne les détails de la reculade du régime de Wade en annonçant les deux amendements préparés par le Palais et remis à Cheikh Tidiane Sy, le ministre de la justice chargé de les communiquer en cas de blocage.

Durant la première heure de la session, le ministre de la Justice sort un de ses amendements de son classeur : le gouvernement retire le quart-bloquant comme révélé par le journal du Groupe Futurs Médias. L’étau ne se desserre pas sur le projet de loi. Le Garde des Sceaux communique le second amendement relatif aux nouveaux critères dans la nomination du Vice-président. C’est la Totale. Cheikh Tidiane Sy confirme encore une fois l’information donnée par le premier journal du Sénégal : Wade recule. Beau scoop !

ACTEUR PRINCIPAL– MAMADOU SECK, PRESIDENT DE L’ASSEMBLEE NATIONALE

«Ce jour-là, j’ai vu des députés au bord des larmes»

Le président de l’Assemblée nationale, Mamadou Seck, garde toujours en mémoire les événements du 23 juin 2011. Il invite les Sénégalais à en tirer les leçons. Le président de l’Assemblée nationale, par ailleurs maire de Mbao, explique que «la chute de l’ancien régime le 25 mars dernier, n’est qu’une suite logique des événements du 23 juin». «Personne, dit-il, ne peut dire que le Président Wade n’a rien fait. Il a construit des routes, changé le visage du pays, construit des écoles un peu partout. Mais les Sénégalais voulaient d’autres valeurs, des valeurs cardinales de notre société étaient piétinées. Il est difficile d’être député d’une majorité mécanique. Ce jour-là, j’ai vu des collègues députés au bord des larmes. Si aujourd’hui les nouveaux dirigeants demandent de leur donner la majorité, il ne faut pas l’accepter», lance M. Seck aux populations.

 

ACTEUR PRINCIPAL : FADEL  BARRO, COORDONNATEUR  DE «Y EN A MARRE»

«Ce jour-là, la police m’a tendu un guet-apens, j’étais la tête à couper»

Coordonnateur du mouvement «Y en a marre», Fadel Barro, journaliste de profession, revient sur les coulisses de la préparation de la manifestation du 23 juin.

«A l’annonce du projet de loi instituant le ticket Président/Vice-présidence, je me rappelle, le groupe Keur-Gui était en Mauritanie pour un concert. Ils étaient partis le 14 juin et ils ont fait quatre jours là-bas. On s’est parlé au téléphone et je leur ai dit qu’il fallait nécessairement qu’ils reviennent parce qu’on ne peut laisser Abdoulaye Wade faire voter cette loi-là. Alioune Tine nous a appelés vers le 19 juin pour nous demander de rejoindre la grande coalition à l’époque. Avec le groupe Keur-Gui qui était de retour et les autres membres comme Fou malade et autres, on en avait discuté en réunion. Je l’ai rappelé pour lui dire que l’on était en train de réfléchir sur la forme, sur comment nous allons nous organiser. Pour lutter contre le projet de loi, on a d’abord pensé à faire dans ce qu’on appelle, dans le jargon de la contestation, le «Improve everywhere» qui consiste à organiser une activité regroupant peu de gens, mais qui aura un impact terrible sur l’opinion. Et qui sera moins coûteuse. C’est ce qu’on avait retenu, et de faire une marche dans les rues de Sandaga en portant des linceuls.

«Cheikh Bamba Dièye a dévoyé notre plan A»

Mais le lendemain, Cheikh Bamba Dièye s’est enchaîné sur les grilles de l’Assemblée. C’était une action spectaculaire, presque comme celle que l’on voulait faire. On s’est dit qu’on ne pouvait plus faire la même chose et que l’on devait changer de stratégie, car les gens allaient penser que Bamba nous avait inspirés. De plus, les gens pouvaient dire que c’est «Y en a marre» qui appelle le mauvais sort au Sénégal en marchant avec des linceuls. Dans la journée du 22 juin, on s’est réuni avec le noyau dur et on a décidé d’aller à la réunion des leaders politiques organisée à la salle Daniel Brottier afin de leur demander de nous suivre à la Place de l’Indépendance. L’idée qu’on avait, c’était que les leaders (Tanor Dieng, Moustapha Niasse, Idrissa Seck, Alioune Tine, Amath Dansokho, Macky Sall…) nous suivent à la Place de l’Indépendance pour faire tout de suite un sit-in et que la police nous embarque tous. Notre arrestation allait forcément créer un déclic chez les citoyens. Nous voulions que tous les leaders passent la nuit du 22 en prison. Nous voulions créer un déclic afin de montrer aux Sénégalais notre détermination à combattre ce projet de loi. Malheureusement, quand nous sommes entrés, ils ne nous ont pas suivis. Et je ne sais pas pourquoi. Ils nous ont dit qu’ils préparaient quelque chose pour le lendemain. Il faut noter que nous sommes venus à l’improviste sans les prévenir. On est sorti pour aller à la Place de l’Indépendance et vous savez ce qui s’en est suivi : «Thiat», «Fou Malade» et d’autres membres de  «Y en a marre» ont été arrêtés et tabassés. C’est ce qui a créé de déclic du 23 juin. Je suis resté avec Kilifeu devant le commissariat jusqu’à 5H du matin. Nous sommes revenus au Quartier général (Qg) de «Y en a marre» (sis aux Parcelles Assainies de Dakar), Kilifeu, qui est marié, est parti voir sa femme. Nous nous sommes donné rendez-vous au Qg à 7H. Je me rappelle ce matin-là de Kilifeu avec son bandeau noir. Je lui ai dit : « Mais Kilifeu, tay Gaïndé nga dé (Aujourd’hui, tu es un Lion) !» Il m’a répondu en me disant ceci : «Soit, on revient ce soir, on fête la victoire parce qu’Abdoulaye Wade aura retiré son projet de loi. Soit on passe tous la nuit en prison, soit on nous enterre tous. Mais, on ne va pas revenir les mains vides et dire aux autres que la loi a été votée.» Pour vous montrer notre détermination de ce jour-là et c’est ce mot d’ordre que nous avons fait passer chez tous les «Esprits». Ce qui restait, c’était l’organisation interne. Contrairement à ce que les gens pensent, la manifestation ne se limitait pas à la Place Soweto qui n’était que la partie visible de l’iceberg (sic). On devait démarrer à la Place de l’Indépendance pour rejoindre la Place Soweto. La marche du 23 juin, c’était le plan C. Le plan A, c’était les linceuls, mais l’idée a été dévoyée par Cheikh Bamba Dièye. Le plan B, c’était d’aller à la salle Daniel Brottier et de sortir tous les leaders. Et le plan C, c’était de faire en sorte qu’il y ait des émeutes dans tout le pays. Il fallait qu’il y ait des zones de tension partout dans Dakar, tandis que les têtes de file se retrouveraient à la Place Soweto.

«Kilifeu n’a jamais voulu en parler, mais on lui a tendu une embuscade ce jour-là et il a été bien bastonné»

Après un rassemblement au Qg du mouvement, on est arrivé à la Place de l’Indépendance à 8 heures et à partir de là, un groupe a marché de la Place de l’Indépendance à la Place Soweto et un autre groupe, de l’Université vers la Place Soweto. Les autres groupes étaient censés rester dans les différents quartiers de Dakar pour amplifier la contestation. Simon et Kilifeu étaient, toute la journée, à la Place Soweto. Les étudiants nous ont rejoints par la suite. La capitale a commencé à s’embraser avant que les régions ne prennent le relais. En principe, la marche devait être encadrée et tout devait se passer à la Place Soweto, mais on a déjoué les plans des forces de l’ordre, car on était partout. Ils ont vu des «Y en a marristes» partout. Et notre stratégie a réussi, car les forces de l’ordre étaient submergées. C’était cela notre objectif. On ne leur a pas laissé le temps de nous retrouver dans un lieu avec tous leurs éléments. Notre but était de créer de grands foyers de tension un peu partout en ville et là, ils n’auront pas les moyens de tout contrôler. Quand les renseignements généraux ont senti qu’ils ne pouvaient plus nous maîtriser, ils ont transmis l’information. Quand les médias ont commencé à diffuser les images de la manifestation, d’autres franges de la population nous ont rejoints. L’engouement populaire que la manifestation a soulevé était formidable. On a maintenu le cap jusqu’à 16 heures et c’est lorsqu’on nous a annoncé que le projet de loi était finalement retiré que la foule s’est dispersée. Ensuite, il fallait aller libérer Thiat, Fou Malade et les autres. Alors, on a fait une autre marche de la Place Soweto vers le Commissariat central. Il y a beaucoup de grabuges et c’est à ce moment que l’on a tabassé Simon et Kilifeu. Kilifeu n’a jamais voulu en parler, mais on lui a tendu une embuscade et il a été bien bastonné.

«Comment j’ai échappé au guet-apens des policiers»

Moi, ils m’ont piégé, mais ils n’ont jamais pu m’avoir. Les policiers demandaient après moi sous le prétexte qu’ils voulaient me remettre un courrier, mais ma chance a été que personne ne me connaissait et je l’ai échappé belle. Un commissaire de Police m’a dit une fois que j’étais la tête à couper. Ils m’ont tendu un guet-apens, car ils voulaient m’avoir à tout prix. Ils m’ont donné rendez-vous dans un lieu de Dakar, mais quand je suis arrivé, je n’ai vu personne. Je suis allé me planquer et j’ai appelé le policier qui m’avait donné rendez-vous là-bas pour lui dire que je n’y ai trouvé personne. Et c’est là que j’ai compris que c’était un guet-apens. Quand le gradé de la police, dont je préfère taire le nom, s’est rendu compte que j’avais compris leur piège, il m’a insulté. C’est vers 19H qu’ils ont libéré Thiat, Fou Malade et les autres.»

 

SECOND ROLE– BOUBACAR COURBARY, BLESSE PAR BALLE LORS DE LA MANIFESTATION

«Quand je pense que j’aurais pu mourir ce jour-là…»

Blessé par balle alors qu’il manifestait ce jeudi 23 juin 2011, Boubacar Courbary, 25 ans, est fauché par une balle sur la jambe droite. Un an plus tard, ses souvenirs sont toujours vivaces et sa fougue intacte. Fier de sa blessure, le jeune «Boy Médina» se dit prêt à «récidiver» si besoin est.

 

«Je me nomme Boubacar Courbary. J’ai 25 ans. Je suis aujourd’hui en 2eme année de mécanique à l’Institut Polytechnique de Dakar (Ipd) Thomas Sankara. Je suis un rescapé des manifestations du 23 juin 2011. J’ai été blessé à la jambe droite par une balle (balle blanche avec impact). Tandis que les policiers malmenaient les gens sans distinction d’âge, les manifestants leur lançaient des pierres en guise de riposte. J’ai pris une pierre que j’ai lancée à un des policiers, qui a répliqué en me visant à la jambe droite. La balle a perforé mon jean et pénétré dans la chair. Une fois à terre, mes compagnons m’ont secouru, ont fait un garrot et m’ont conduit à l’hôpital Abass Ndao. J’étais toujours conscient. J’ai été admis aux urgences où les médecins se sont vite occupés de moi. Après constat, ils ont jugé nécessaire de m’opérer. La blessure s’est cicatrisée au bout de 2 mois. Je suis allé à mon dernier contrôle au mois d’août, le médecin m’a demandé si j’arrivais à marcher normalement. J’ai répondu par l’affirmative, mais il m’a demandé de ne pas trop forcer et d’attendre la cicatrisation complète pour recommencer à faire du sport.

«Je n’ai pas gardé de séquelles de ma blessure»

Je n’ai pas gardé de séquelles de ma blessure, je n’ai pas, non plus, subi quelque traumatisme que ce soit. Si je devais mourir pour cette cause, j’étais prêt. Si c’était à refaire, je serais en première ligne. On se battait pour quelque chose de légitime (la cherté de la vie, mais surtout contre le ticket Président/Vice-président). On s’est battu(s) pour bouter Abdoulaye Wade hors du pouvoir et on a réussi. Aujourd’hui, j’ai repris mes activités normales. J’ai repris mes cours et j’ai même recommencé à faire du sport. La blessure s’est bien cicatrisée (il relève son short et découvre la cicatrice sur sa jambe droite). J’en profite pour remercier mon père, qui a fait le nécessaire pour que je sois bien suivi. J’ai lutté pour une cause nationale, mais je n’ai reçu le soutien de personne. Ni des autorités actuelles, ni des acteurs du mouvement «Y’en a marre». Et pourtant, mes compagnons m’avaient promis que les membres du mouvement viendraient me voir. Mais au finish, je n’ai vu personne, à part les membres de ma famille, mes amis et voisins du quartier. J’ai juste parlé avec Kilifeu au téléphone et un des membres du mouvement de rap «5e Underground». Je fais partie du mouvement «Y’en a marre», mais je n’étais pas un membre actif. J’y ai adhéré parce qu’on combattait pour la même cause. Je n’espérais même pas qu’ils me rendent visite, car quand je me battais, ce n’était pas pour eux, mais plutôt pour mon pays. On n’a que notre patrie, le Sénégal.

Ma blessure coïncidait avec la fin de l’année scolaire et mes notes s’en sont un peu ressenties au 2e semestre. Elles ont chuté par rapport au 1er où j’avais une moyenne de 14/20. Au 2ème semestre, je me suis retrouvé avec une moyenne de 12,5/20. Mon père était fâché, car il disait que c’est à cause de frivolités comme la manifestation du 23 juin que j’en suis arrivé là. Alors que tel n’était pas le cas. En fait, quand la douleur se réveillait, j’avais du mal à me concentrer pour mes révisions. Parfois, il m’arrivait de songer que j’aurais pu mourir ce jour-là et cela m’a fait réfléchir, surtout quand j’ai vu les réactions d’inquiétude de ma famille et de mes amis. Cela me faisait flipper et je culpabilisais, car je me suis rendu compte, après coup, de mon inconscience et de mon insouciance. Mais avec le temps, j’ai cessé d’avoir des idées noires.

Je suis toujours habité par le même idéal et s’il est nécessaire de descendre sur le terrain pour changer ou recadrer certaines choses, je serai partant. Mais je ne souhaite pas qu’on en arrive là. On prie pour le Président Macky Sall et on espère qu’il sera à la hauteur des attentes suscitées par son élection. Je suis très content des mesures déjà prises par son gouvernement et j’espère que cela ira de l’avant. Le jour où j’ai appris que le gouvernement avait décidé de baisser le prix du riz et de l’huile, j’avais le cœur léger. La mesure qui m’a le plus séduit, c’est la décision de réduire le nombre de ministres à 25 et la diminution du train de vie de l’Etat. En tant qu’étudiant, cela m’a rassuré sur ses intentions. J’encourage les audits, car tous ceux qui ont des comptes à rendre, doivent  être entendus. Les audits doivent aller jusqu’au bout. Il doit y avoir une justice dans ce pays.

«Je suis fier d’avoir été blessé ce 23 juin»

Je suis fier d’avoir été blessé lors de cette manifestation du 23 juin. Avec le recul, je pense que le jeu en valait largement la chandelle. Quand j’en discute avec mon père, il refuse de me prêter une oreille attentive. Parfois même, on se dispute à ce propos. Mais, quand on est jeune et qu’on a des ambitions, on est dopé par la fougue. On disait «Non» aux délestages intempestifs, à la vie chère, aux grèves récurrentes. Aujourd’hui, les choses rentrent peu à peu dans l’ordre. Les élèves ont repris les cours, les délestages se font rares. L’alternance du 25 mars valait bien mon «sacrifice (il parle de sa blessure)». Et si le Président Macky Sall déroge ou agit contrairement à la volonté du peuple, nous redescendrons sur le terrain. On ne va plus se laisser diriger sans moufter. Quiconque dérapera de sa voie, aura les jeunes en face de lui. Nous n’étions pas conscients de notre capacité de mobilisation et de notre pouvoir, mais aujourd’hui, les dirigeants savent de quoi les jeunes sont capables. Au soir du 25 mars, j’ai ressenti un soulagement intense. Je jubilais dans le quartier et je me disais que ma blessure n’avait pas été vaine. Quand j’ai appris qu’Abdoulaye Wade avait appelé Macky Sall pour le féliciter, j’ai eu du mal à y croire. Il faut que les Sénégalais soient patients et cessent de critiquer le nouveau régime à tout va. Ils viennent de démarrer, laissons leur le temps de faire leurs preuves et ensuite, on avisera.»   

 

LA CRITIQIE DU SOCIOLOGUE- DJIBY DIAKHATE

«Le 23 Juin, les Sénégalais ont enterré le type de citoyen passif, spectateur et attentiste»

 

«Le Président Wade est arrivé au pouvoir en 2000 après 25 ans d’opposition de proximité marquée par des épisodes différents. En effet, aux moments de radicalité du discours et de témérité de l’action autour d’une contestation sans appel de certains actes posés par le pouvoir, ont succédé des séquences de compromis avec le régime, notamment, la mise en place de gouvernement « intelligemment» dit de majorité élargie. Opposition de proximité, tout de même, dans les principes, dans les déclarations, comme dans certains cas, dans les actes de Wade, Pape du Sopi. L’idéal du Sopi qui promettait des ruptures profondes, avec l’élaboration et l’exécution de nouvelles politiques orientées vers le bien-être du Sénégalais, a fait rêver tout un peuple. En 2000, Wade est élu Président de la République du Sénégal, un pays plongé dans une exécrable ornière : une économie exsangue, une école bloquée, une santé malade, une gouvernance opaque, une jeunesse désorientée, une unité nationale endolorie, une Assemblée inféodée ; bref, un pays qui n’était pas loin des «quatre appuis».

Le discours d’investiture prononcé au stade Léopold Senghor n’a pas déçu les attentes : l’ère des Présidents arrogants et de l’exercice solitaire du pouvoir est révolue, clamait le nouveau gardien de la Constitution. Quelques mois après, c’est la désillusion totale, à la suite de l’éviction des anciens alliés, de l’affirmation du parti-Etat (par exemple tous les édifices publics sont en bleu), de la banalisation de la corruption, de l’inflation du chômage et de la pauvreté, de la prolifération des grèves, du naufrage du bateau le Joola, de l’hypertrophie du pouvoir exécutif, de la nature sélective de la justice, de l’effritement des valeurs, de la perversion des modèles, du confinement et de l’arrogance du pouvoir. Toutes choses dont les conséquences se sont atrocement révélées : suicides à répétition devant le palais, meurtres, viols, grèves de la faim, marches sévèrement réprimées, etc. Le peuple en avait marre et l’a dit avec fracas. En face, un pouvoir frappé de surdité et un Président décidé à maintenir les populations sous perfusion et qui projette de procéder à une énième révision de la Constitution pour remporter les élections dès le premier tour avec un Vice-président qui lui succède en cas d’indisponibilité.

«Avec le 23 juin, une nouvelle citoyenneté s’est manifestée» 

Le 23 Juin, le nouveau citoyen sénégalais, qui se veut désormais actionnaire de l’Etat, s’engage à protéger son investissement afin de maximiser ses dividendes. Ainsi donc, le mouvement du 23 Juin traduit un assourdissant ras-le-bol contre un pouvoir qui dérapait et contre un type de citoyen passif, spectateur et attentiste.

La leçon à en tirer est qu’une nouvelle citoyenneté, lentement et sûrement construite, s’est manifestée le 23 Juin et entend désormais se positionner comme un contre-pouvoir populaire fort, face à tout pouvoir qui dégénère en despotisme ou qui décline dans une gestion patrimoniale et solitaire des affaires publiques.

Les objectifs de développement doivent être, autant que faire se peut, co-élaborés, co-produits et co-exécutés avec les communautés, dans le cadre d’une stratégie participative qui installe les populations concernées au centre du dispositif managérial. Par ailleurs, il urge de procéder à la réorganisation de  l’économie, en insufflant une forte énergie au secteur primaire, jusque-là agressé par des options politiques tatillonnes et dévastatrices. L’agriculture fait l’objet de campagnes mal conduites, la pêche (surtout celle artisanale) souffre de la rareté de plus en plus préoccupante des ressources halieutiques, le sous-secteur de l’élevage reste presque déstructuré. Les secteurs secondaire et tertiaire sont considérablement fragilisés par divers facteurs, dont un environnement des affaires (national et international) peu favorable.

Le plan social marqué par la pluralité des urgences, oscille  principalement entre un chômage galopant, une crise aigue des valeurs et des modèles, ainsi qu’un accès de plus en plus difficile aux services sociaux de base pour certaines couches sociales défavorisées. A ce sombre tableau, il faut, hélas, ajouter la situation difficile des enfants, des handicapés de même que la crise de l’école et de l’université.

Dans cet ordre d’idées, il nous semble important de veiller à la liberté d’opinion et de la presse, mais aussi et surtout à une gestion démocratique des médias d’Etat, propriété publique et non instrument de propagande au service d’un parti, ainsi qu’on les a fait fonctionner jusque-là. Il s’agit précisément d’en arriver à un espace ouvert qui promeut l’éclosion des idées et des sensibilités en vue d’impulser le développement véritable. Dans cette perspective, l’existence d’une opposition forte, d’un parlement conscient de ses missions et d’une justice indépendante, constituent des paramètres essentiels pour la promotion d’un Etat de droit et d’une gouvernance véritablement démocratique. «Une gouvernance sobre et transparente», dit le Président Macky Sall. C’est là qu’il est attendu des Sénégalais.»

 

LA CRITIQUE DE L’HISTORIENIbrahima THIOUB, Professeur d’histoire africaine moderne et contemporaine à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar

PLACE DU 23 JUIN DANS L’HISTOIRE POLITIQUE DU SENEGAL: Depuis 1801, les Sénégalais luttent contre les abus du pouvoir…

Au cours de la journée du 23 juin 2011, les organisations de la société civile, avec en tête, un mouvement de jeunesse particulièrement déterminé, entraînant à sa suite les organisations politiques avec qui la jonction était établie depuis les Assises nationales de Mai 2009, prirent en main la lutte contre la dérive monarchique et antidémocratique du régime. L’Assemblée nationale en session encerclée, les barricades dressées dans les rues du quartier Plateau en feu, il ne restait aux députés aucune autre alternative que le retrait du projet de loi instituant un ticket présidentiel, pour sauver leur peau. Ce fut fait ! Le pouvoir venait de vivre un tremblement de terre politique à l’origine de dégâts incalculables. La réplique survenue le 27 juin 2011 embrasa toutes les grandes villes du pays, avec une violence décuplée, semant la panique dans les rangs du pouvoir.

Ceux qui avaient misé sur l’apathie des Sénégalais pour envisager pareille forfaiture, faisaient preuve d’une ignorance crasse de l’histoire politique du pays. La culture de la contestation et de la lutte contre les dérives de tout pouvoir, remettant en cause les acquis sociaux ou démocratiques, est chose fort ancienne au Sénégal. Rappelons juste quelques moments décisifs de la constitution de cette mémoire.

Les acteurs qui ont pris part aux événements du 23 juin 2011 ne savaient certainement pas qu’ils rééditaient la geste de la société civile saint-lousienne au tout début du XIXe siècle. Le 14 juillet 1789, le peuple de France monte à l’assaut de la Bastille, la célèbre prison, symbole de toutes les brutalités de l’ancien régime. Loin d’être une affaire européenne, cette montée en puissance de la voix des peuples contre les manières brutales de pouvoirs en perte de légitimité, enregistre l’immense contribution de la diaspora africaine, à travers la grande révolution haïtienne.

En s’emparant du pouvoir, Napoléon 1er  décida de mettre un terme à ce printemps des peuples, en France et dans l’empire. L’objectif était de redonner à l’exécutif un pouvoir absolu de coercition sur le peuple. Pour la colonie du Sénégal, le commis à la tâche est un certain Louis Henry Pierre Lasserre, qui prend ses quartiers en qualité de gouverneur, à Saint-Louis le 2 juillet 1801.

Dans le Saint-Louis de cette époque, une société cosmopolite par ses multiples nationalités, langues et confessions religieuses, souffle un esprit public ouvert, tolérant et pluriel, qui se résume dans l’expression «à la mode du pays». A la pointe de la défense de cet esprit, une vibrante société civile conduite par un monde marchand métis avec ses traitants et ses signares.

En dépit de son système esclavagiste, l’espace public s’y nourrit des savoirs laïcs et religieux, chrétien comme musulman, d’une érudition qui force le respect. La société civile y exprime ses pouvoirs politiques par l’élection régulière d’un maire et domine la vie économique par le contrôle d’un commerce régional dont dépendent les négociants qui ravitaillent en esclaves la partie américaine de l’empire français.

Pour réduire au silence cette société civile jalouse de ses conquêtes démocratiques, Lasserre n’a trouvé rien de mieux que de créer, avec son clan, la Société de la Traite de la Gomme pour l’An X de la République, une compagnie quasiment dotée du monopole du commerce de la vallée. Cette remise en cause de la liberté d’entreprendre est, de suite et radicalement contestée par le monde des traitants. Le conflit atteint très vite son paroxysme, avec l’embastillement de Gabriel Pellegrin, l’une des figures de proue de la société civile. Lasserre avait déjà incarcéré, sans jugement, des notables qui avaient vaillamment défendu la ville contre les Anglais.

La riposte est immédiate. Les traitants arment leurs employés et esclaves, neutralisent la force publique et s’emparent de la personne du gouverneur, de son épouse et de ses quelques collaborateurs. Sérieusement brutalisé, ce beau monde est embarqué dans un navire et envoyé à Gorée sous occupation britannique. L’événement a lieu dans la nuit du 23 au 24 juillet 1801 ! Le 23 juin 2011, rappelle à ceux qui ont oublié cet héritage que le peuple reste le véritable détenteur du pouvoir souverain.

La contribution africaine à la lutte contre le nazisme ouvre une nouvelle ère de lutte pour l’égalité et la liberté en Afrique.

C’est dans ce contexte que les femmes sénégalaises ont imposé la reconnaissance de leur droit électoral acquis en même temps que celui des Françaises de la Métropole. La fameuse grève des cheminots de 1947, immortalisée par Ousmane Sembène dans les «Bouts de bois de Dieu», constitue une étape importante dans la construction de ces mémoires de la lutte contre l’arbitraire.

En 1958, contre le leadership politique sénégalais et ses soutiens maraboutiques, la jeunesse sénégalaise a vigoureusement manifesté son opposition au projet gaulliste de communauté franco-africaine. Les jeunes du Parti du Regroupement Africain et du Parti Africain de l’Indépendance ont été les véritables porteurs de pancartes, que des mémoires douteuses ont honteusement tenté de récupérer ces dernières années.

En dépit de son hégémonie incontestable sur l’espace public, le pouvoir de Senghor n’a jamais réussi à réduire la totalité des espaces de protestation contre l’arbitraire et l’autoritarisme. Le mouvement étudiant a maintenu vivace l’héritage de la contestation, avec un harcèlement ininterrompu du pouvoir. Sa jonction avec les syndicats de travailleurs dans les émeutes urbaines de mai-juin 1968, a fait chanceler le pouvoir de Senghor, contraint de desserrer l’étau, avec l’ouverture démocratique des années 1970.

Dans les années 1980, les rigueurs des programmes d’ajustement structurel et les illusions technocratiques ont complètement laminé le monde du travail et sérieusement entamé les capacités de mobilisation des forces politiques atomisées par une efficace stratégie du régime d’Abdou Diouf. Il a fallu une longue décennie de guérilla politique, avec le tournant des élections de 1988, pour faire chuter le baobab socialiste en mars 2000. Ce mouvement a été principalement porté par les jeunesses urbaines, le mouvement étudiant en tête, la presse indépendante et les syndicats autonomes des travailleurs et les partis politiques d’opposition. Jusqu’en 2011 où le mouvement associatif, avec à sa tête le collectif «Y-EN-A-MARRE», s’est positionné à l’avant-garde du combat pour la défense de la Constitution. Dans une certaine mesure, il a entraîné à sa suite les organisations politiques d’une opposition affaiblie par son atomisation et les rivalités crypto-personnelles de ses leaders d’une autre génération.

Tirer les leçons historiques de la longue expérience de contestation des dérives autoritaires et antidémocratiques des pouvoirs, passe nécessairement par la consolidation des organisations de la société civile, en veillant à leur autonomie vis-à-vis des partis politiques. Sur ce terrain, celui de la lutte contre les dérives du pouvoir, il serait naïf de faire confiance à la classe politique dont l’horizon reste rivé sur les échéances électorales qui, pour l’écrasante majorité des politiciens, donnent accès aux postes de prédation et de pillage des ressources publiques. Sous ce rapport, la distribution des strapontins en cours sur fond de transhumance politique, constitue des signaux qui ne trompent pas. Le Sénégal n’en est pas à son premier 23 juin, et sûrement pas à son dernier.

 

Source L’Obs  samedi 23 et Dimanche 24 juin 2012, N°2627

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