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Émigration : «Je savais que si mon frère partait pour l’Europe, nous serions heureux»

Une soixantaine de Sénégalais sont installés dans le canton. Et permettent à leurs familles restées en Afrique de «mieux vivre». Parmi ces immigrés, Ousmane. Un amoureux de la fondue qui a essuyé un sacré choc en arrivant en Suisse.

«Je suis venu en Europe pour y trouver du travail. J’avais réussi à obtenir un visa d’une semaine pour la Suisse grâce à mon boulot dans l’import-export au Sénégal. A Dakar, mon employeur savait que je ne reviendrais pas.»

Ousmane, entouré de sa femme et de leurs deux enfants, raconte ses premiers contacts avec la Suisse.

«J’ai vécu illégalement à Lausanne durant deux ans, au noir. Je logeais chez un cousin», témoigne le Sénégalais, installé dans son salon.

«L’arrivée en Europe a été un choc. Je m’imaginais que la vie y était facile, que les gens trouvaient rapidement du travail. En Afrique, les films et les reportages ne nous montraient pas les mauvais côtés de l’Europe. Comme tous les jeunes, j’avais envie de partir vers cet Eldorado.»

En tant que clandestin en Suisse, Ousmane évitait de «se montrer».

«J’étais prudent, il y a des endroits où je n’allais pas. Par exemple là où il y avait des dealers. Je ne voulais pas avoir d’ennuis, je voulais juste trouver du travail. En Suisse, si tu n’as pas d’embrouilles, tu ne risques pas grand chose, même en tant que clandestin. En quinze ans, on m’a contrôlé une seule fois mon passeport!»

En 2003, Ousmane rencontre Sophie, une suissesse qu’il épouse. «Tout est alors devenu plus facile», raconte Sophie. «Ousmane avait enfin des papiers qui lui permettaient de travailler.»

«Dès mon premier boulot, j’ai enfin pu commencer à aider ma famille en Afrique. C’était un soulagement.»

Ousmane est issu d’un milieu très modeste, et compte 21 frères et soeurs, à Dakar et dans la région de la Casamance.

«Au début, tout le monde me sollicitait, même des gens que je ne connaissais pas. Il y a eu des abus. Aujourd’hui, je concentre mon aide financière sur mes frères et soeurs.»

Grâce à ce soutien, plusieurs d’entre eux ont pu étudier. «Parfois je me dis: si je n’étais pas en Suisse, comment vivraient-ils? Et s’il m’arrivait quelque chose?»

Ousmane, qui a maintenant la double nationalité, apprécie la Suisse, et particulièrement la fondue : «Je suis accro. J’en ai toujours au congélateur!» De plus, il s’est également «helvétisé pour certaines choses»: «Je ne supporte plus la lenteur administrative de mon pays, les magouilles, les pots-de-vin…»

Mais il reconnaît qu’il a des coups de blues. «Le mode de vie africain me manque. Ici, c’est chacun pour soi. Alors que les Sénégalais, le peu qu’ils ont, ils le partagent.»

Ousmane espère retourner vivre un jour au pays. «Les expatriés disent toujours ça. Mais j’ai vu une seule personne accomplir ce rêve. Après 30 ou 40 ans à l’étranger, c’est fini, on ne le fait plus.»

Au Sénégal, ses frères et soeurs ont pu étudier grâce à l’argent envoyé par Ousmane

Nafi, l’une de ses sœurs restées au pays raconte

«J’avais environ douze ans quand mon grand frère est parti pour la Suisse. Je savais que s’il allait en Europe, nous serions heureux, qu’il trouverait du travail avec l’aide de Dieu et qu’il pourrait nous aider. Son départ était un soulagement.»

«Ousmane a amélioré la situation de la famille. Depuis le décès de notre père, il veille sur nous. Son aide financière a représenté un grand changement. Mes frères et moi avons pu poursuivre nos études», raconte Nafi.

«Un jour, il m’a demandé ce que je faisais dans la vie depuis que j’étais mariée. Je lui ai dit: rien. Il m’a conseillé d’entreprendre quelque chose, et m’a envoyé de l’argent pour monter un petit commerce.»

Depuis, Nafi vend des chaussures, du miel ou encore des boucles d’oreille, qu’elle importe de Casamance.

La jeune femme a cinq enfants. Récemment, elle a dû emmener l’une de ses filles à l’hôpital pour une violente crise d’asthme : «J’ai appelé Ousmane pour lui dire que j’avais besoin d’aide. Il n’a pas hésité une seule seconde à nous porter secours. Il y a beaucoup d’asthmatiques dans le quartier. On pense que c’est lié à la pollution.»

La jeune femme est bien consciente des sacrifices de son grand frère pour subvenir aux besoins de la famille.

«Je ne ferai jamais de folies avec de l’argent venant de lui. Je sais qu’il nous envoie toutes ses économies, et que c’est difficile pour lui de vivre loin du Sénégal.»

Dans la chaleur moite de la maison surpeuplée, Nafi confie qu’elle viendrait bien un jour en Suisse en vacances, pour voir où vit son frère : «Mais le voyage est cher. Et on ne peut pas dépenser l’argent comme ça.»

LE DANGER DES “JEUNES FRIMEURS”

«Beaucoup de jeunes Sénégalais qui vivent en Europe friment quand ils reviennent au pays pour les vacances», raconte Nafi.

«Ils se déplacent à Dakar dans de grosses voitures, portent des vêtements dernier cri, ils font cela pour épater les filles. Ils veulent montrer qu’ils ont réussi en Europe, alors que bien souvent ce n’est pas le cas, qu’ils souffrent en réalité.»

Dans son quartier de Dakar, Nafi assiste régulièrement à ce genre de comportement. Et précise d’emblée: «Mon frère Ousmane n’est heureusement pas comme ça. Il ne s’amuse pas à faire le malin quand il rentre de Suisse.»

Le problème pour beaucoup de Sénégalais, c’est que ces jeunes frimeurs véhiculent l’image d’une Europe-eldorado, où l’argent s’amasse facilement. Cette image contribue à pousser des milliers de jeunes Africains à un exil extrêmement risqué. «Et on a beau leur dire qu’ils ne sont pas les bienvenus en Europe et qu’ils auront de la peine à s’en sortir, ils ne veulent rien entendre», regrette Nafi.

 

RTL

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