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Contournement de la Gambie : Le blues des chauffeurs de la gare routière « Nioro » de Kaolack

La frontière terrestre sénégalo-gambienne est fermée depuis le 18 février dernier. Les deux points de passage par la Gambie pour rallier le Sud du pays que sont Farafégny et Bara sont interdits aux véhicules dans les deux sens. Cette situation est la conséquence du blocus décrété par le syndicat des transports en riposte à la décision unilatérale de Banjul de porter le prix du passage des camions à 400 000 FCfa. Depuis lors, les voyageurs qui désirent rallier la Casamance ont deux solutions : passer par la Gambie en faisant le voyage par « étapes » ou contourner par Tambacounda.

L’impact de la fermeture de la frontière terrestre pour tous les véhicules de transport ou particuliers est durement ressenti à la gare routière « Nioro » de Kaolack, principale point de départ pour la Casamance. L’ambiance est plutôt morose chez les chauffeurs de la ligne des taxis (7 places) en partance pour Ziguinchor. Les passages, communément appelés « clients », se font désirer sur cette ligne qui, d’habitude, enregistrait avant 10 heures pas moins de cinq départs. Aujourd’hui, les chauffeurs ne voient pas beaucoup de passagers tenter de faire le voyage par la voix de contournement Kaolack-Tamba-Ziguinchor appelée « Corniche ».

La ligne Ziguinchor de la gare routière « Nioro » de Kaolack subit durement la loi du voyage par étapes moins coûteux et plus rapide pour les passagers qui se déplacent sans beaucoup de bagages. « Ça ne marche pas, les clients ne viennent plus comme avant ». Cette boutade lancée par Pape Ndiaye, chef de tableau, en dit long sur le désarroi des transporteurs. Depuis la fermeture de la frontière avec la Gambie, les chauffeurs ont décidé d’emprunter la voie de contournement Kaolack-Tamba-Ziguinchor. Mais, à la gare routière de Kaolack appelée « Nioro », on ne voit pas d’un bon œil ce contournement qui est synonyme de « rareté de clients ».

Pape Ndiaye, rencontré devant un taxi « 7 places », nous explique que la plupart des gens préfèrent voyager par étapes en passant par Kaolack et Keur Ayib. Compréhensif de ce choix, il ajoute que « si vous passez par le bac, par étape, le prix c’est 7500 FCfa. Alors que par la voie de contournement, ce n’est pas moins de 13 000 FCfa ».  Conséquences : « depuis le blocus, il nous arrive ici à la gare routière de Kaolack de n’enregistrer aucun départ de véhicule « 7 places » durant toute une journée faute de clients », se désole-il. Pour sa part, un chauffeur, debout à côté, coupe et renchérit : « Ce n’est ni bon pour nous, ni pour les clients qui peinent sur le trajet et, en plus, déboursent plus d’argent pour rallier Ziguinchor ».

La route Koungheul-Gouloumbou-Manda Douane

Trouvé sous une tente et en discussion avec des collègues, Tidiane Wade, un vieux routier, considère que la fermeture de la frontière n’est pas mauvaise en soi compte tenu de toutes les tracasseries que les usagers rencontrent sur le sol gambien. Selon lui, le Sénégal gagnerait en goudronnant la route latéritique Koungheul-Gouloumbou-Manda Douane. « Non seulement c’est plus rapide et moins cher, mais on ne passera plus par la Gambie. En plus, la construction de cette route permettra de réduire la distance d’au moins 200 kilomètres et nous fera économiser en temps et en carburant par rapport au contournement par Tamba », justifie-t-il.

L’autre préoccupation de Tidiane Wade, ce sont les contrôles de la police, de la gendarmerie, des douanes et des agents des Eaux et Forêts. Il se fait un porte-parole et un fervent défenseur de ses cadets qui, d’après lui, « sont victimes d’un certain harcèlement de la part de ces éléments postés sur la route ». Il souhaite, dans ce contexte de recherche de solution alternative au passage en territoire gambien, que les agents des forces de sécurité facilitent les choses aux routiers. Revenant sur les difficultés liées à la traversée au bac, il parle de « taxes légales », « frais de visa » et « racket » des agents gambiens, toutes choses qui font perdre beaucoup d’argent aux routiers sénégalais et à leurs passagers.

En plus, Tidiane Wade déplore « la fâcheuse habitude qu’ont les Gambiens de fermer leur frontière à partir de 19 heures, aussi bien pour les véhicules à l’entrée qu’à la sortie ». Selon lui, cette restriction légale, compréhensive pour des raisons de sécurité, est une occasion pour les préposés au bac et autres agents de soutirer de l’argent aux routiers sénégalais qui ne veulent pas passer la nuit en territoire gambien ». Quant à Sader Thiam, un chauffeur en activité, son souhait est qu’on applique « un seul contrôle par ville, soit à l’entrée ou à la sortie comme c’est le cas à Diourbel et Tamba ».

En saluant la baisse du prix du carburant, les chauffeurs demandent une « mesure spéciale » pour ceux qui prennent la « Corniche ». Selon eux, cela va les encourager à prendre la voie de contournement tout comme il va soulager les usagers qui, aujourd’hui, payent le prix fort pour voyager sur cet axe. Mbaye Sakho, trouvé au tableau Ziguinchor pour les « Ndiaga Ndiaye » et minicars, émet le souhait de voir se terminer rapidement les travaux de la bretelle de 29 kilomètres reliant Vélingara et Kounkané…

BOYCOTT DE LA TRANSGAMBIENNE PAR LES ROUTIERS SENEGALAIS : Les « étapes », l’alternative des voyageurs pour la Casamance

Les transporteurs sénégalais ont décidé de bloquer la frontière avec la Gambie depuis le 18 février dernier. Dans leur combat, ils n’attendent ni une décision de l’Etat, ni un mot d’ordre de leur syndicat. C’est de manière spontanée qu’ils se sont levés pour dire qu’ils en ont assez de l’attitude de l’Etat gambien. C’est le troisième blocus du genre en l’espace d’une décennie.

Réputée par son cadre peu salubre, la gare routière « Nioro » de Kaolack est en train de changer de visage. En effet, la face hideuse cède, petit à petit, la place à un environnement sain et propre. Mais par endroits, on retrouve encore des tas d’immondices. « Les techniciens de surface, chargés du nettoiement de la gare routière, ne vont pas tarder à arriver », nous souffle M. Basse, un des responsables de la gare routière. Il est déjà 9 heures ce jeudi 3 mars. Un climat doux règne dans cette gare routière « Nioro » qui grouille de monde. C’est parce que Kaolack est une ville carrefour.

Avec le boycott de la Transgambienne, par les transporteurs sénégalais, bon nombre de voyageurs, en partance pour Ziguinchor, Kolda, Sédhiou et la Guinée-Bissau, optent pour le mode de voyage dénommé « étapes », un système consistant à « saucissonner » la distance en petits bouts permettant d’avaler plus facilement les bornes. En tout cas, les transporteurs sénégalais sont déterminés à ne pas avaler la pilule de la hausse unilatérale, par les autorités gambiennes, de la taxe douanière versée, pour chaque tonne de marchandises, par les camions sénégalais en transit. Celle-ci est passée de 4.000 à 400.000 FCfa, quel que soit le tonnage.

Le mode « étapes »

Et à l’initiative des routiers sénégalais, la frontière entre les deux pays est fermée depuis le 18 février dernier. Le mode « étapes », selon bon nombre de voyageurs interrogés à la gare routière « Nioro », est « plus rapide et moins cher ». Modou Diop, un chauffeur de « 7 places » roulant sur l’axe Kaolack-Keur Ayib depuis des années, fait savoir que « le mode « étapes » est moins fatiguant et moins coûteux pour un voyageur qui ne dispose pas assez de bagages à transporter ». A. Camara, un gradé de l’armée sénégalaise, de retour d’une permission de quelques jours passée à Dakar, est en route pour Ziguinchor où il doit reprendre service le lendemain (vendredi 4 mars).

Pour espérer arriver à temps à son poste, il n’a pas le choix. Il est obligé de voyager par « étapes ». Trouvé à la gare routière « Nioro » de Kaolack, il abonde dans le même sens que le chauffeur de « 7 places ». Pour quelqu’un qui n’a pas assez de bagages à transporter, dit-il, il vaut mieux voyager par étapes comme ceci : Kaolack-Keur Ayib, Keur Ayib-Farafégny, Farafégny-Sénoba, Sénoba-Ziguinchor. Le coût total, en optant pour la distance « saucissonnée », est estimé à près de 10.000 FCfa. Alors que pour la voie de contournement via Tambacounda, le voyageur utilisateur d’un véhicule « 7 places » est obligé de débourser 13.000 FCfa.

Tracasseries

Pape Touré, un chauffeur de « 7 places » se rendait souvent à Ziguinchor, avant le blocus de la traversée du bac de Farafégny sur la Transgambienne. Aujourd’hui, il n’est pas mécontent de la fermeture de la frontière sénégalo-gambienne. « Avant le blocus, si vous arriviez à Keur Ayib, vous pouviez y rester des heures, voire y passer la nuit, sans pouvoir emprunter le bac à cause des tracasseries des forces de défense et de sécurité de la Gambie », se désole-t-il. En tout cas, avec la fermeture de la frontière gambienne aux véhicules, les voyageurs gagnent plus de temps avec le mode dit « étapes » et paient moins cher.

Pour l’instant, seuls des « 7 places » et minicars  assurent la desserte entre Kaolack et Keur Ayib. Pas l’ombre des gros porteurs sur cet axe. Les chauffeurs de camions et de bus sont en train de conjuguer au passé la traversée du bac de Farafégny. D’ailleurs, du fait du blocus, une dizaine de camions sénégalais et gambiens sont immobilisés de part et d’autre de la frontière sénégalo-gambienne.

« Les propriétaires nous sucent »

La cinquantaine dépassée, Mame Cheikh fait partie de ces gens qui ont une dent contre la vie, contre le destin. Ancien employé d’un grande entreprise commerciale aujourd’hui en faillite, il s’est retrouvé taximan et gagne médiocrement sa vie. Le bonhomme qui a contracté une hernie sévère est obligé de rester derrière son volant pendant dix heures pour survivre. Il juge son métier ingrat et ne le fait que par nécessité.

Maigre comme un clou et noir comme le café, Mame Cheikh, vêtu d’une chemise et d’un jean d’un autre âge, n’est pas un taximan comme les autres. Il a atterri dans le métier par accident. A voir sa mine désespérée, on devine aisément qu’il a des problèmes, de sérieux problèmes. En réalité, ce taximan traine une hernie sévère qui le martyrise depuis quelques années. « Dix ans plus tôt, j’étais conducteur de camion poids lourd. Je travaillais pour un richissime commerçant qui employait beaucoup de personnes et gagnais 110.000 francs par mois. Malheureusement, mon patron qui était sur plusieurs choses à la fois a eu des problèmes avec ses créanciers et a dû s’exiler pour échapper à la prison », explique-t-il avec des trémolos dans la voix.

Et bien évidemment, Mame Cheikh, comme tous les employés d’ailleurs, s’est retrouvé au chômage. « Je suis resté plus de deux ans sans travailler et quand on m’a proposé ce travail, j’ai sauté dessus comme un meurt-de-faim », indique-t-il d’un air désespéré. Désespéré, Mame Cheikh l’est jusqu’à la moelle épinière. Ce bout d’homme qui conduit une vieille guimbarde vit dans une précarité sans nulle pareille. « En plus de l’absence de contrats écrits avec le propriétaire, je dois lui verser quotidiennement 7.000 FCfa. C’est une vraie surexploitation », précise-t-il.

Sa journée commence à 7 heures et se termine à 19 heures. Difficile d’aller au-delà. « J’ai un patron ingrat. Le véhicule est la plupart du temps à son service parce que je dois amener ses enfants à l’école, les ramener, déposer le repas, puis les œufs au marché. Pour toutes ces courses, il ne paie rien. Comment pourrai-je m’en sortir à ce rythme ? », se demande-t-il. « Mon salaire, c’est le surplus que je gagne sur la recette que me demande le propriétaire. Des fois, je ne descends même pas avec 2000 FCfa. En plus de cela, c’est moi qui prends en charge le carburant », dit-il.

Il s’y ajoute que dans l’exercice de son métier, Mame Cheikh est souvent confronté à des pannes répétitives qui impactent beaucoup son rendement. « C’est à moi de payer les frais de réparation du véhicule qui est souvent en panne. Le propriétaire lui n’est intéressé que par sa recette. Quels que soient les problèmes, il ne se soucie que de son argent », déplore-t-il. Dans ces conditions, on peut aisément deviner la condition sociale dans laquelle se trouve Mame Cheikh. Il vit au jour le jour, lui qui a dix bouches à  nourrir, un loyer et des factures à payer.

« Mon souci quotidien, c’est d’obtenir ma recette journalière et gagner ce plus qui me permet de survivre, le reste ne m’intéresse pas », fait savoir ce chauffeur, qui a pour l’instant signé un long bail avec son patron. Parce que jusque-là, il s’est toujours montré réglo. « Des fois, il m’arrive de passer des journées très noires. Cela s’explique par la prolifération des taxis dans la ville ; ce qui a entraîné une baisse considérable des chiffres d’affaires », argue-t-il. Mais quand la conjoncture économique est un peu favorable comme à l’approche des fêtes, Mame Cheikh s’en sort relativement bien. « Des fois, il m’arrive de gagner entre 5.000 et 15.000 FCfa, mais ce n’est pas tous les jours que ça arrive ».

Selon Mame Cheikh, beaucoup de gens s’imaginent qu’il gagne très bien sa vie en restant assis derrière un volant. Que nenni ! Avec son salaire ou ce qu’il gagne, il est incapable de faire face à ses nombreuses charges. Pis, ce travail ne lui a attiré que des ennuis. « Depuis que j’ai commencé à exercer ce métier, je souffre de divers problèmes. Je n’arrive plus à travailler sans souffrir. Quand je suis allé à l’hôpital, on m’a diagnostiqué une hernie sévère. Comme je n’ai pas les moyens pour aller à l’hôpital, j’ai fait le tour des guérisseurs qui m’ont donné divers traitements que j’ai essayés et qui, pour l’instant, sont restés inefficaces », indique ce chauffeur qui dit ne pas avoir les moyens de se soigner.

Quand il fait le bilan de sa vie, Mame Cheikh assure ne pas avoir réussi dans ce métier de taximan. En six ans d’exercice, il se trouve toujours à la case de départ, sans le sou. « Ce métier est ingrat. Les propriétaires nous sucent jusqu’à la mort et nous jettent comme de vieilles chaussettes s’ils n’y trouvent pas leur compte », relève-t-il. Heureusement pour lui, il n’est pas dans la même situation que ses autres collègues qui sollicitent d’autres taximen et qui sont obligés de travailler toutes les nuits, quand les chauffeurs titulaires se paient un repos bien mérité. En attendant des lendemains meilleurs, Mame Cheikh continue de survivre avec son vieux taxi et de subir la tyrannie de son cupide patron. Son vœu, c’est d’avoir son propre taxi, mais d’ici là il espère que son hernie ne l’enverra pas au tapis.

Le Soleil

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