Senejournal - Toute l'actualité du Sénégal

El h Ndiaye, musicien : « Mettre en exergue la richesse de nos identités »

Certains utilisent leur art pour égayer. D’autres en font le ressort de leur engagement quotidien face à une humanité silencieuse. El Hadj Ndiaye, auteur de « Boor yi » (la dette), a choisi de dédier sa voix suave aux « sans voix ». Depuis deux ans, l’artiste prépare un nouvel album enregistré au Sénégal, mais avec de nouveaux musiciens et styles musicaux. Entretien.

Vous êtes de moins en moins présent sur la scène musicale sénégalaise ? Quelle en est la raison ?

C’est vrai que je suis moins visible aujourd’hui. Cela résulte, en partie, de mes activités parallèles. Aussi, les différents orchestres que j’avais constitués étaient basés à l’étranger où je fais beaucoup de tournées. Mais j’ai toujours tenu à rester ici d’autant que j’ai des projets qui ont pour objectifs de participer au rayonnement culturel de mon pays. Beaucoup de gens pensent que je ne vis pas au Sénégal. Je me suis plusieurs fois produit dans certains endroits. Cependant, j’ai une singulière conception de mon métier qui m’astreint à des productions de qualité et mûries. Il y a quelque chose à montrer. La plupart des groupes que je voyais à Saly où je me produisais souvent faisaient de la variété alors que nous avons une diversité culturelle à mettre en évidence. On y propose des vieilles reprises de Guantanamera en ignorant toute la panoplie de sonorités encore inexplorées. Par exemple, c’est quand je suis passé sur la Petite Côte que j’ai connu une forme de rythmes qui m’a fasciné. C’est le « Ngel ». Il y a des dames aussi qui jouent la calebasse. J’ai également eu la chance de vivre un peu à Kédougou. Je connais un peu la culture bassari. C’est regrettable que les gens ne connaissent pas la flûte bassari, le balafon des Balantes. Chaque ethnie a son instrument de musique. Le Casamance est un grenier culturel. C’est cette diversité que nous devons mettre en valeur. Je me suis engagé dans cette entreprise.

Est-ce là la configuration de votre prochain album ?

Depuis deux ans, je prépare un nouvel album qui sera enregistré au Sénégal même s’il est international. Je vais à la découverte de nouveaux musiciens et styles musicaux parce que nous avons énormément de choses à montrer au monde. Je dirai à la limite que le grenier a, à peine, été entamé. Il faut que la nouvelle génération intègre cet aspect dans les productions musicales sénégalaises.

Justement, quel regard portez-vous sur l’évolution de la musique sénégalaise ?

La musique sénégalaise tourne autour d’un rythme qui ignore la diversité. L’avenir de la musique est dans la recherche. Il faut mettre en évidence ces choses qui existent depuis tout le temps, musicalement plus intéressantes, beaucoup plus instructives. Les jeunes gagneraient à faire des recherches sur ce qu’ils ont de propre. Le rythme prisé au Sénégal a montré ses limites. Il souffre de dépravation, présente un vice. Il faut mettre en exergue la richesse de nos identités et les proposer au monde.

Cet album sera-t-il, à l’image des précédents, porteur d’un message engagé ?

Il en sera toujours ainsi dans mes textes tant que les institutions internationales nous imposeront nos politiques de développement, tant que les élites politiques ne penseront qu’à s’enrichir plutôt qu’au devenir de leurs peuples. Des milliers de jeunes valeureux veulent quitter une Afrique qui n’est pourtant pas pauvre. Je n’ai jamais été tenté par la chanson laudative. Le rôle de l’artiste est éminemment social. J’ai fait mienne cette maxime du regretté Jacques Bugnicourt (ancien secrétaire exécutif d’Enda Tiers-monde) qui disait ceci : « Prends la moitié de ta guitare qui te revient de droit. Offre l’autre partie à ceux qui font la même chose que toi et qui n’ont pas les moyens d’exprimer leurs talents. Il faut rompre avec l’uniformité et le silence ». Je suis l’un des rares musiciens à avoir chanté au Conseil de l’Europe devant les parlementaires. Et ce n’était pas une chanson tendre.

Où en êtes-vous dans votre carrière internationale, laquelle semblez-vous privilégier ?

Je travaille avec un producteur suisse. J’avais fait la musique d’un de ses films. Des années plus tard, il m’a retrouvé au Sénégal pour me proposer de faire un film documentaire retraçant un peu mon parcours. Il va également produire mon prochain album. Les tournées internationales occupent une place importante dans mon agenda. Je dois d’ailleurs, sous peu, me rendre en Italie.

Que vous inspire la nouvelle Société de gestion des droits d’auteur et droits voisins mise en place au Sénégal ?

J’avoue que je n’ai qu’une vague compréhension de cette entité. Mais je me rappelle que dans les années 2000, c’est moi qui ai remis à un tiers le seul document qui existait à l’époque sur les droits voisins. On a commencé à en parler grâce au document que j’ai apporté au Sénégal. La question de la privatisation du Bureau sénégalais des droits d’auteur s’est pendant longtemps posée. Mais je pense qu’il faut que les artistes eux-mêmes réfléchissent sur les questions qui touchent à leur profession pour que les décisions qui seront prises prennent en charge toutes leurs préoccupations. J’avais mis en place, avec Enda tiers-monde, une entité qui s’appelait « Siggi Enda art » pour que les productions soient de meilleure qualité. C’est cela l’enjeu. Cette structure avait été la première à mettre en place un studio d’enregistrement numérique. J’avais également lancé un projet qui a abouti à la création du premier annuaire des métiers de la musique du Sénégal.

La fin de votre collaboration avec Enda tiers-monde n’a-t-elle pas porté un coup à ces projets ?

Mon compagnonnage avec Enda tiers-monde a malheureusement pris fin avec le décès de Jacques Bugnicourt, alors secrétaire exécutif. J’avais mis en place le premier studio d’enregistrement numérique, « Baatu Siggi », un studio vidéo « Geetu siggi » et une société de production à Paris, « Siggi music » qui devait servir de relai pour tout le travail qui était fait. Des artistes comme Souleymane Faye, le défunt Moussa Ngom, Badou Ndiaye, Pacotille, Mame Goor Djazaka etc. s’y sont fait enregistrer. Malgré ce contretemps, j’ai créé « Keur Siggi » à Saly, dans ma ferme agro-sylvo-pastorale.

D’où le concept de « Chants aux champs »…

L’art y retrouve sa nature. C’est l’art qui revient à lui-même. Comme on le dit, quand on est loin de la nature, on se dénature. Je suis un passionné. Je suis né à Hann Village avec son parc zoologique et la mer. J’ai toujours été fasciné par la nature et les animaux. Et quand j’ai eu l’occasion, après mon album « Xel » en 2001, d’acquérir ce champ de trois hectares, je n’ai pas hésité. Je renouais avec ma passion. C’est l’un des rares espaces qui restent dans le secteur et qui appartient à un Sénégalais. Cet endroit est très prisé. La nature y est généreuse et offre plusieurs variétés de fruits. C’est aussi un espace de concert. Chaque année, je reçois souvent des artistes venus d’ailleurs. Cela va être un lieu de communion. En plus des concerts, on y organisera des projections de films, de documentaires, des rencontres avec certains réalisateurs avec leur public. Moussa Sène Absa passe souvent à la ferme. Cela permet au public d’échanger avec les cinéastes. Ce sera un espace culturel. Les enjeux ne sont pas pécuniaires. Il peut aussi aider le secteur touristique où il y a peu d’innovations. Le concept « Chants aux champs » peut contribuer à une valorisation de la diversité culturelle dans toute sa magnificence.

L’apport de l’Etat serait peut-être le bienvenu ?

Cela aurait permis d’aller plus vite. Mais je préfère plutôt entreprendre que d’attendre un hypothétique soutien de l’Etat qui a également d’autres priorités. Je pense quand même que des initiatives comme la mienne doivent l’intéresser. J’avance avec les moyens du bord, avec mes convictions profondes.

Vous avez récemment reçu à Keur Siggi des étudiants dans le cadre de la commémoration des 30 ans de la disparition de Cheikh Anta Diop. Quel sens donnez-vous à ce geste ?

Dans la première cassette que j’ai faite au Sénégal, figurait la chanson Cheikh Anta Diop. Je l’ai composée le jour de son décès. Et cette année, j’ai essayé de le célébrer à ma manière en conviant dans ma ferme plus d’une centaine d’étudiants de l’Université qui porte son nom pendant tout un week-end. Je conçois cette initiative comme le couronnement d’un combat. Ce fut une communion avec mes jeunes frères étudiants et tous les grands artistes qui ont répondu à notre appel (Ndlr : Vieux Mc Faye, Shula, les Frères Guissé etc.). Le trentenaire de sa disparition a coïncidé avec la livraison du podium qui porte son nom.

Comment s’est faite votre « intrusion » dans le monde du cinéma ?

Je suis entré dans le cinéma par un pur hasard. Je faisais un enregistrement à la Télévision sénégalaise. J’avais demandé à Mamadou Baal, alors directeur des Programmes de la Rts, de me permettre d’enregistrer quelques chansons pour avoir un cachet afin d’arrondir mes fins de mois à l’Université où j’étais inscrit en Economie. Il m’a mis en rapport avec Babacar Bâ, un réalisateur. Lors de ce premier enregistrement, Sembene Ousmane était en train de faire le casting pour « Camp Thiaroye ». Sembene m’a vu et m’a proposé un rôle. Il en fut de même dans le film « Guelwaar » dans le rôle du préfet.

Etait-il facile de travailler avec Sembene ?

Ce n’était pas, en tout cas, de tout repos. Je me rappelle que « Guelwaar » a coïncidé avec ma première tournée en France. C’était à l’occasion de la préparation du sommet à Rio sur l’Environnement. Dès que je suis revenu, j’ai foncé pour aller au tournage. Le dernier jour du tournage, j’ai dit à Sembene, que je rentrais. Il faisait nuit. Il me demanda de rester et de passer dans ses appartements. C’est ce jour-là que j’ai eu la chance d’échanger longuement avec Sembene sans son masque. Derrière celui-ci, c’est un monument du cœur. Ce jour, je ne l’oublierai jamais.

Vous avez également travaillé avec Joseph Gaï Ramaka et Moussa Sène Absa.

Je me suis lié d’amitié avec Joseph Gai Ramaka. Nous nous sommes rencontrés quand il faisait son film « Karmen Geï ». J’ai également fait la musique du documentaire « Yoole » de Moussa sène Absa. On est d’ailleurs sur deux projets de films dont je fais la musique. Je ne l’ai pas encore dit à Moussa Sène Absa mais il y a un rôle que j’y aurai joué parfaitement !

•  Propos recueillis par Alassane Aliou MBAYE

 

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.