L’appel de l’Europe des Sénégalais, envers et contre tout

Malgré la loterie des passeurs, l’enfer du désert, la faim, la soif et parfois la mort, les candidats au départ vers l’Europe sont toujours aussi nombreux.

à travers les routes incertaines de la clandestinité depuis le Sénégal, puis le Maroc.

Saada Ndiaye – «  menuisier, charpentier, carreleur, footballeur et DJ de 32  ans  », comme il se présente n’a plus que cette idée en tête. Il la mûrit depuis des mois, épargne en secret les 500 euros nécessaires, tenant sa femme, coiffeuse malentendante, ses jumeaux et le reste de sa famille loin de la confidence. « Sinon, ils tenteraient de m’en dissuader. »

Dans ce village de pêcheurs de Thiaroye, une des communes de Dakar, le rêve de Saada Ndiaye n’a rien d’original. «  Qui ne part pas n’est pas garçon  », dit-on dans ce quartier, surnommé «  l’aéroport de Barcelone  » lors des grandes vagues de migration dans les années 2000. C’est à cette époque que Makha Diarra a tenté l’aventure. Les pirogues déferlaient alors sur l’île espagnole des Canaries. Pêcheur de père en fils, Makha Diarra, colosse aux mains larges et épaisses comme deux battoirs, qui peine à nourrir ses neuf enfants, est parti. Poussé au large par l’espoir de pouvoir enfin subvenir aux besoins de sa famille.

« J’ai vendu mon bateau, ici il n’y a plus de poissons »

«  En 2005, il y a eu de nouvelles normes pour les filets de pêche, puis de plus en plus de chalutiers espagnols ou coréens sont venus laver la mer de tous les poissons, sans parler de la pollution… Bref, il y avait de moins en moins de poissons. Naviguer de plus en plus loin, ramener de moins en moins dans les filets  », soupire-t-il. «  J’ai vendu mon bateau, ici il n’y a plus de poissons. J’ai vendu mon âme, ici il n’y avait plus d’espoir  », chantait à l’époque le rastaman ivoirien Tiken Jah Fakoly. « Aujourd’hui, c’est encore pire  », se lamente Makha Diarra.

Le paysage de carte postale s’est transformé en spectacle de désolation. Aux pieds de Makha Diarra, un tapis d’immondices recouvre le sable de l’ex-plus belle plage de Dakar. Des murs effondrés témoignent des ravages de la dernière grande marée et de l’inexorable montée des eaux qui ronge les maisons du littoral, asphyxie les cocotiers. Des pirogues aux couleurs chatoyantes pourrissent au bord de la baie au bout de laquelle s’élèvent les fumées d’une usine chimique qui vomit ses eaux toxiques directement dans la mer. Au large, l’île de Gorée et sa Maison des esclaves d’un autre temps.

Le ballet nocturne des pirogues

Adossé à l’ombre d’un mur en ce jour pluvieux, Makha Diarra scrute la mer agitée qui l’oblige à rester à terre et rumine son double échec, vieux de dix ans déjà. A cette époque, le ballet nocturne des pirogues au départ de Thiaroye, Yaraax et Yoff, trois villages de pêcheurs inclus dans la commune de Dakar, était quasiment incessant. Contre 500  000 francs CFA, l’équivalent de 800 euros, versés aux capitaines de pirogues – certains sont devenus millionnaires –, les candidats au départ se bousculaient. Quatre-vingt-dix passagers s’entassaient dans des barcasses d’une quinzaine de mètres mues par des moteurs poussifs, munis d’un gilet de sauvetage pour toute assurance-vie.

Au début originaires de Dakar, ils sont ensuite venus de tout le pays, puis de toute la sous-région. Des milliers de personnes ont ainsi pris les vagues. Certains ont sombré. «  A tel point qu’un jour, on a vu des Espagnols arriverdans le quartier pour nous apprendre comment utiliser un GPS et limiter le nombre de naufrages  », se rappelle Pape Gueye, deux femmes, douze enfants, lui aussi ex-migrant.

Makha Diarra, lui, n’a jamais atteint les Canaries, la porte vers l’eldorado européen, à l’époque. La première fois au large des côtes de la Mauritanie, puis du Maroc quelques mois plus tard, les bourrasques et la mer démontée ont eu raison de son entreprise. «  On est des pêcheurs, on connaît la mer, c’était trop risqué. Alors on a fait demi-tour  », se rappelle-t-il.

« Des bagages flottants, des débris, aucun survivant »

Le fils de Yaye Bayam Diouf n’a pas eu cette chance. «  C’était en mars 2007. La pirogue dans laquelle il avait pris place a commencé à prendre l’eau par forte houle, quelque part entre la Mauritanie et les Canaries. Pas très loin, des feux brillaient. La deuxième pirogue s’est dirigée vers ces lumières, pensant que c’était la terre, toute proche, pour y déposer les passagers et revenir chercher les autres. C’était un bateau. Quand enfin la deuxième pirogue est revenue, il n’y avait plus que des bagages flottants, des débris, aucun survivant  », raconte-t-elle, la gorge encore nouée par la culpabilité d’avoir indirectement participé au drame.

«  Les jeunes émigrent pour aider leur maman, explique-t-elle, tout en dépiautant ses poissons. Travailler en et envoyer de l’argent. C’est le rôle des enfants de prendre soin de leurs vieux. J’ai moi-même puisé dans mes économies pour payer son départ. Il en est mort, aujourd’hui d’autres mamans font pareil.  »

Depuis, Yaye Bayam Diouf a monté le Collectif des femmes pour la lutte contre l’émigration clandestine. L’un de ses objets est de venir en aide aux mères qui, comme elle, ont perdu leur fils unique.

«  Chez les Lébou [la communauté originelle de Dakar], société patriarcale, les alliances se font par le mariage des fils, c’est la garantie d’une position sociale. Sans fils, vous n’êtes plus rien, ni socialement ni économiquement  », énonce-t-elle posément.

Elle a donc monté une petite entreprise de fumage et de conditionnement de poissons qu’elle vend aujourd’hui jusque dans la diaspora sénégalaise établie en Europe.

Le « miroir aux alouettes »

Le deuxième objectif de son collectif est de tenter de fixer les jeunes de Thiaroye, commune minée par le marasme économique de ce pays, l’un des plus pauvres d’Afrique, en leur permettant d’avoir accès à des formations professionnelles, et de les informer sur la réalité de l’émigration.

«  L’Union européenne travaille avec l’Etat sénégalais pour lutter contre l’émigration clandestine, mais il n’y a aucune politique nationale pour soutenir les jeunes et les empêcher de partir. Pourtant, le temps est fini où ceux qui partaient avaient toutes les belles filles et les belles maisons  », dit en souriant Pape Gueye.

«  Partir ailleurs  ? C’est un miroir aux alouettes  », renchérit Abdoulaye Mar. Ce quinquagénaire sait de quoi il parle. Pendant sept ans, il fut tailleur au Maroc puis, sur les conseils insistants de sa famille, il est parti vers l’Espagne. «  J’étais censé gagner davantage.  » C’est à la nage qu’il a quitté la côte marocaine pour rejoindre Melilla, l’enclave espagnole au Maroc. Un crochet nautique de cinq heures de nage pour, finalement, être ramassé par les gardes-frontières espagnols. Ils l’ont livré à leurs homologues marocains qui, à leur tour, par train et bus, l’ont conduit avec bien d’autres jusqu’à la frontière algérienne. «  Je suis resté quelques mois à Maghnia [ville algérienne proche de la frontière marocaine], le temps de me refaire une santé financière et de trouver une nouvelle filière jusqu’en Espagne  », raconte-t-il.

Une fois là-bas, Abdoulaye Mar bricole. Il devient cueilleur saisonnier de citrons, d’oranges ou de mandarines dans la région de Murcie – souvent payé au lance-pierre, parfois pas du tout –, puis agent de surface dans la même entreprise que celle où travaillait déjà son frère, arrivé quelques mois avant lui en Espagne.

«  J’ai même fini par avoir un permis de séjour, mais ma famille, mes sept enfants, mon pays me manquaient. Malgré la misère, on est mieux ici, avec les siens. Il faut que les gens sachent que l’émigration peut être un cauchemar.  »

«  Les accords de travail temporaire en Espagne, les programmes sénégalais de développement agricole, l’aide aux jeunes entrepreneurs. Tout ça ne fonctionne pas  », déplore Yaye Bayam Diouf.

« On a beau expliquer que c’est dangereux, que la vie d’un émigré n’est pas rose,les jeunes continuent à partir. Les filles, aussi. De plus en plus  », regrette-t-elle.

Les filières sahéliennes

Malgré tout, les départs se poursuivent. Les migrants se sont adaptés aux circonstances. Les échappées belles et risquées en pirogues se sont en effet arrêtées en 2010. «  La faute à Frontex  », lâche Makha Diarra, le marin malchanceux. Frontex, l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres de l’Union européenne, a rééquipé les marines nationales, fourni des radars, formé des gardes-frontières… Dorénavant, les candidats sénégalais à l’émigration empruntent la route.

Les plus aventureux vont jusqu’à Tambacounda, dans l’Est sénégalais,carrefour des routes vers le Mali ou la Mauritanie, «  véritable lieu de rassemblement d’émigrants du Sénégal et de toute la région  », constate l’antenne dakaroise de l’Organisation internationale pour les migrations. De là, les filières sahéliennes s’organisent   : Mali, Niger, Libye ou Algérie, puis Maroc jusqu’aux rives méditerranéennes. La loterie des passeurs, l’enfer du désert pendant des jours, voire des semaines, la faim, la soif, parfois la mort.

Une véritable manne

Matar, un mécanicien auto de 35 ans, fera plus simple. « Tous mes amis sont partis en Espagne, deux sont morts noyés pendant la traversée il y a pas si longtemps, mais les autres ont réussi. Avec ce qu’ils gagnent, ils ont construit de nouveaux étages à leur maison, ici  », constate-t-il avec envie. Matar prépare donc son départ vers la Mauritanie puis vers le Maroc. Pas besoin de visa pour les Sénégalais. A moins qu’il ne parte clandestinement.

« La voie mauritanienne commence à devenir trop connue, commente-t-il.Maintenant, il y a des barrages. La solution, en ce moment, c’est de monter dans un camion marocain qui livre des fruits et légumes au Sénégal et qui repart à vide  », explique ce jeune homme – célibataire par manque d’argent. Une fois au Maroc, il faut atteindre la côte grâce à des passeurs qui fournissent un canot pneumatique et des gilets de sauvetage pour couvrir les 18 kilomètres du détroit de Gibraltar. «  Il faut ramer fort à plusieurs pendant une heure et demie, je m’entraîne pour ça  », confie-t-il en gonflant ses biceps.

Combien le Sénégal compte-t-il de Matar, Saada et autres  ? Impossible de tenir une comptabilité précise de ces mouvements clandestins. Les autorités sénégalaises estiment que de 3 à 4 millions de leurs ressortissants vivent, légalement ou pas, à l’étranger (sur une totale de 14 millions d’habitants). Et, selon la Banque mondiale, l’envoi de fonds par les immigrés sénégalais équivaut à plus de 10 % du PIB annuel. Une véritable manne pour ce pays pauvre qui ne devrait pas se tarir rapidement. L’appel du large continue de souffler sur le Sénégal.

Source : Le Monde

 

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