Voyage au cœur de la psychiatrie sénégalaise

Psychiatre engagé dans l’humanitaire mais aussi historien de formation, j’ai voulu savoir ce qu’était devenue à Dakar la mythique « Ecole de Fann ». Je suis allé au Sénégal le temps d’un récent voyage d’étude de quinze jours et ai visité les lieux de soins psychiatriques du pays.

A Dakar, dans les années 60-70, le psychiatre Henri Collomb avait fait de l’hôpital de Fann, ouvert en 1956, un phare de l’ethnopsychiatrie africaine. Fann était alors le symbole d’une psychiatrie ouverte, prônant le travail avec les guérisseurs, instituant l’hospitalisation accompagnée par un membre de la famille, et le pënc, réunion des malades, des accompagnants et des soignants pour traiter de la marche de l’institution, métissage heureux entre l’arbre à palabre et le groupe de parole, d’échange, de soutien, et d’éducation sanitaire.

Depuis Collomb, l’école de Fann a formé plus d’une cinquantaine de psychiatres sénégalais, même si une bonne moitié a quitté le pays pour l’Europe ou les Etats Unis.

Rapidement, Fann a eu son revers de la médaille, avec Thiaroye, lieu de soins à la sortie de Dakar, où les incurables se sont accumulés. Une loi sur l’internement, promulguée en 1975, a fait de Thiaroye un centre fermé. Mais cette loi d’exception n’a guère eu de succès. Elle entendait généraliser la création de villages psychiatriques ruraux, ce qui ne s’est pas fait.

Un dispositif itinérant d’aide aux malades mentaux

Dernière initiative de Fann, Diamm, dispositif itinérant d’aide aux malades mentaux, est une consultation pluridisciplinaire mobile, passant chaque mois dans quatre villes à moins de cent kilomètres de Dakar. Diamm fut un véritable programme de santé mentale communautaire, puisque les intentions étaient : ne pas déraciner le malade de son milieu et de son groupe, associer les tiers et la communauté aux soins, proposer un accès aux soins précoces sans attendre la nécessité d’un internement.

Mais l’entreprise s’est interrompue quand l’ONG qui fournissait le véhicule s’est retirée. Aujourd’hui, le pënc se fait rare, et toutes les autres pratiques qui faisaient de Fann une institution vivante ont disparues -animation et fêtes pour les malades, théâtre, groupes de parole des accompagnants, etc.

Ce bilan mitigé de l’héritage de Fann ne rend pourtant pas compte du réel dynamisme de la psychiatrie sénégalaise.

Le dynamisme des centres de Thiaroye et Thiès

Thiaroye a bénéficié de la réforme hospitalière des années 1998-2000 pour devenir un établissement public de santé autonome. On a humanisé les services et réduit le nombre de lits de 250 à 100.

J’ai assisté le jour de ma visite au passage du ministre de la Santé, venu visiter les trois pavillons flambant neufs à la porte de l’établissement -le bureau des entrées, les consultations externes, et un pavillon pensé pour l’accueil des urgences- et le chantier du futur service de pédopsychiatrie. L’hôpital, chose bien rare, est en équilibre budgétaire.

Dès les années 80, un autre foyer dynamique s’est organisé aussi à Thiès, à 70 km de Dakar, grâce aux frères de Saint-Jean-de-Dieu. A leur arrivée en 1975 ils ouvrent un hôpital général. Puis l’un d’eux se consacre à la population errante de Thiès. En 1985, l’ordre fonde « Dalal Xël » (le bien-être, la quiétude), un centre hospitalier spécialisé pour 48 malades.

J’ai visité cet établissement simple, spacieux, ingénieux -double approvisionnement d’eau, génératrice, unité avicole, porcherie, cultures, etc. J’ai surtout été frappé par l’enthousiasme de cette toute petite équipe, dirigée par un frère de 40 ans, le frère François, et dont le seul infirmier est le frère Léopold.

Un médecin titulaire, un adjoint, et un interne envoyé tous les six mois par Fann assurent trois jours de consultation externe par semaine et les soins des hospitalisés. Un jeune ergothérapeute propose des animations et des occupations.

Ici on ne se lamente pas, on a des projets

Le manque de moyens humains est criant, mais l’enthousiasme est sensible : ici on ne se lamente pas, on a au contraire des projets. La réalité est qu’en 80 avant la création de Dalal Xël, le Sénégal comptait 250 lits de psychiatrie, pour cinq millions et demi d’habitants.

Aujourd’hui, pour une population estimée à 14 millions de personnes, alors qu’on a réduit le nombre de lits de Thiaroye, les frères de Saint-Jean-de-Dieu ont permis d’apporter une offre de soin décentralisée de près d’une centaine de lits supplémentaires, dans des villes faciles d’accès pour nombre de provinciaux, sans avoir à aller à la capitale.

En 1979, a été institué, au ministère, un Bureau de la santé mentale, aujourd’hui sous la responsabilité de deux jeunes psychiatres. Ils ont projeté de former à la santé mentale les médecins de districts et deux infirmiers chefs de poste par district afin qu’ils forment eux-mêmes leurs homologues.

Leur projet est de décentraliser et d’intégrer les soins de santé mentale dans les soins de santé primaire, de demander l’ouverture d’unités de psychiatrie dans les hôpitaux généraux, et de faire recruter sous contrats de jeunes psychiatres dans les hôpitaux régionaux.

Les enfants des rues, maltraités dans les écoles coraniques

Tous deux me parlent aussi de l’Association pour la promotion de la santé mentale dont je décide de rencontrer le président. Son association regroupe des familles, des enseignants, des étudiants. Elle gère la consultation mensuelle de M’Bour, en fait l’annonce dans les lieux de culte, et anime des émissions de vulgarisation sur les radios locales.

Le centre d’hébergement d’Ouakam est flambant neuf. Comment ne pas être ému quand on rencontre là un petit de 6 ans le visage tuméfié, roué de coups par le marabout de son école coranique ? Une équipe s’occupera de raccompagner l’enfant dans sa famille à la campagne. La contribution d’une psychologue a permis de passer d’un taux de réussite des retours en famille de 40 à 80%.

Souligner les pôles de dynamismes de la santé mentale au Sénégal relativise l’importance de Fann aujourd’hui, même si sa consultation externe accueille toujours 2 000 patients par an. Je termine ce voyage trop court par trois jours dans ce service de consultations, sans voir rendu visite à l’hôpital principal où un service de psychiatrie tout neuf a été récemment inauguré.

Je ne suis pas allé non plus en Casamance, où un psychiatre a réalisé un important travail de réseau de santé mentale dans cette région très éloignée de Dakar. Néanmoins ce voyage m’a permis de constater combien la psychiatrie sénégalaise, riche de l’histoire de Fann, a su aussi s’enraciner aujourd’hui de multiples façons dans la vie du pays. Cet enracinement, ce dynamisme en font une authentique entreprise de santé mentale communautaire, comme le prône l’OMS.

 

Source : Rue89

 

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