Immigration: Barcelone ou la mort

L’Espagne a remplacé la France dans les rêves des immigrés sénégalais, même si la crise rend les choses encore plus difficiles…

Barça ou Barsakh: Barcelone ou la mort en wolof. Tel est le slogan choisi par les Sénégalais, candidats à l’immigration clandestine qui montent sur les pirogues. «Si nous mourrons en mer. Au moins, nous allons rejoindre le paradis des musulmans», confie l’un de ces jeunes sans emploi qui avait emprunté 3000 euros à sa famille afin d’effectuer le grand voyage.

Quoi qu’il en soit, Barcelone fascine les Sénégalais. Pas simplement parce que ce peut-être le terme du voyage. Les pirogues échouent bien plus au sud de l’Espagne. Mais parce que la capitale catalane apparaît comme une ville de rêve, une terre de cocagne. D’une certaine façon, elle a remplacé Paris dans l’imaginaire collectif. Du moins dans celui des plus pauvres.

Plus de 20 000 Sénégalais vivent d’ailleurs en Catalogne. «En France, il y a des contrôles policiers partout, alors qu’en Espagne c’est beaucoup plus détendu», ont l’habitude de dire les Sénégalais, bien mieux informés qu’on ne le dit souvent sur les conditions de vie des immigrés. Ceux qui ont réussi à franchir la Méditerranée appellent fréquemment leurs parents et leurs amis. Même s’ils ne racontent pas tout, il n’en reste pas moins qu’ils font un compte rendu détaillé de leurs aventures européennes.

Lorsque les lois sur l’immigration ont commencé à se durcir en France, l’Italie, à la fin des années quatre vingt dix, est apparue comme un nouvel eldorado. «Toutes les filles rêvaient alors d’épouser un Italien (un Sénégalais émigré dans la Péninsule)» se rappelle Rama, une commerçante de Dakar. Mais depuis, la législation italienne n’a cessé de se durcir. Alors l’Espagne est apparue comme un nouvel Eden. Il est vrai que le tourisme et le bâtiment, deux piliers de la rapide croissance économique espagnole de ces dernières années, utilisent beaucoup la main-d’œuvre immigrée.

À Barcelone, les immigrés, qu’ils aient leurs papiers ou non, sont bien plus détendus qu’à Paris. Ainsi au petit matin dans le port, à deux pas de la statue de Christophe Colomb qui montre du doigt la direction de l’Amérique, des vendeurs à la sauvette, Sénégalais et Gambiens, épuisés par une nuit de travail, sommeillent sur les mêmes bancs que les fêtards qui cuvent leurs vins.

Ces vendeurs sont presque tous des sans papiers, mais ils n’ont pas vraiment peur de la police. Ils proposent des sacs —des contrefaçons de grandes marques-—, des DVD pirates et des bijoux au vu et au su de tous, même dans les beaux quartiers, dès la nuit tombée. Pour accomplir leur«business», juste besoin d’un sac à dos, d’une ou deux vigies et d’une bonne condition physique. Si la police arrive, ils prennent leurs jambes à leur cou.

Parfois ils sont arrêtés malgré tout, mais cette perspective ne les inquiète pas outre mesure: «Le principal problème c’est que les policiers saisissent parfois la marchandise. La plupart du temps, ils nous libèrent tout de suite ou au bout de trois jours»affirme l’un des Sénégalais sans-papiers. Il existe bien des centres de rétention, mais la plupart du temps, la place y fait défaut.

Liberté et tolérance

Les Sénégalais apprécient d’autant plus Barça qu’ils ne s’y sentent pas stigmatisés.

«Les Catalans ont une bonne image des Sénégalais. Ce ne sont pas des immigrés qui font peur. Ici, on se méfie des Chinois, des latino-américains réputés violents. Et puis, il y a un contentieux historique avec les Marocains. Mais personne n’a rien contre les Africains», constate Antonio Baquero, spécialiste des questions d’immigration au Periodico de Catalunya.

Même si elle est la plus riche des régions d’Espagne, la Catalogne n’est pas épargnée par la crise qui touche ce pays plus durement que la plupart des nations européennes. En Catalogne, plus de 30% des immigrés seraient désormais au chômage, d’après les autorités locales.

Dès lors, comme l’a révélé récemment El Periodico, un grand nombre d’étrangers ont décidé de plier bagage, sans même attendre d’incitations au retour du gouvernement espagnol.

«C’est difficile à chiffrer, mais lorsque nous avons enquêté à l’aéroport, bien des Marocains nous ont dit qu’ils rentraient vivre dans leur pays d’origine. Ils ont ramené leurs familles au pays et ne reviendront en Catalogne que lorsque la situation économique se sera vraiment améliorée»explique Antonio Baquero.

D’après El Pais, beaucoup d’immigrés qui sont désormais au chômage continuent en réalité à travailler pour les entreprises qui les employaient auparavant légalement. Désormais ils effectuent le même travail pour les mêmes entreprises mais au noir. Le problème est beaucoup moins d’actualité pour les Sénégalais. Car un grand nombre d’entre eux n’ont jamais été régularisés. Dès lors, la récession n’a pas vraiment changé leur statut.

La crise fait perdre des opportunités, mais en offre aussi de nouvelles. Ainsi depuis quelques mois, des centaines d’Espagnols font des propositions étonnantes sur internet:

«Vous voulez obtenir vos papiers, vous installer en Espagne. Je vous propose de m’épouser contre la modique somme de 6000 euros. Prix à débattre.»

Selon El Periodico qui vient de consacrer une enquête à ce phénomène, les tarifs de ces étranges transactions sont bien moins élevés qu’il y a quelques mois. Du «cyber commerce» qui peut«rapporter» la nationalité aux immigrants à moindre coût. Et qui est surtout beaucoup moins périlleux que les voyages en pateras.

 

Pierre Cherruau

 

 

 

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