UN CINEMA SANS SALLES


Le cinéma sénégalais brille au moment où beaucoup de salles noires du pays périclitent. Pourtant, ce n’est pas l’envie de voir des pellicules sur grand écran qui manque. Un tour dans Dakar le laisse du moins penser.

‘’Sur la sortie du film, j’entends des choses. Les gens disent : pourquoi en France d’abord ? Au Sénégal, on est en train de construire pas à pas l’industrie cinématographique et c’est difficile. La sortie reste compliquée. On est toujours un tout petit peu en retard, à cause d’un manque de structures. Il faut vraiment que les gens comprennent que ce sont des choses qui se font pierre après pierre. Ce n’est pas un manque de volonté, mais c’est comme ça que cela se passe. On est en train de tout faire pour que le film sorte au Sénégal.’’ Ainsi s’est exprimé le réalisateur Alain Gomis au lendemain de son sacre au 25e Festival panafricain du cinéma et de l’audiovisuel de Ouagadougou (Fespaco). 

Il expliquait pourquoi son film ‘’Félicité’’, primé lors de la Biennale du cinéma, n’est pas encore sorti au Sénégal.

Des salles de cinéma, il n’y en a que très peu actuellement. Même si l’Etat a fait des efforts, il y a quelques années, en réhabilitant quelques salles noires dont le cinéma ‘’Awa’’ de Pikine. A côté, d’autres sont laissées en rade. 

Devant ‘’feu’’ Cinéma Liberté (Grand Dakar), le topographe Bibi Niang examine avec sa machine ce qui en reste. La devanture zinguée, tel un cercueil, le bâtiment subit ‘’l’autopsie’’ du technicien. Il est prévu de construire sur le site une boîte de nuit, selon le gardien des lieux. Ce Thiessois de 33 ans a grandi en fréquentant les salles de cinéma. Il était un habitué du cinéma ‘’Amitié’’ de sa ville natale, Thiès. Dans la cité du Rail, il allait souvent à ‘’Palace’’, ‘’Rex’’ ou ‘’Agora’’.

A LIRE AUSSI  INVESTITURES DE BBY A ZIGUINCHOR : quand Macky balise le chemin de BALDE

C’était au milieu des années 1990. Aujourd’hui, ‘’Ces salles de cinéma n’existent plus, certes. Mais j’en reste un grand fan’’, admet-il, au milieu d’un brouhaha matinal des mécaniciens postés non loin.

 ‘’Dans les années 1973-1974, il n’y avait pas beaucoup de postes téléviseurs. Raison pour laquelle nous nous rendions dans des cinémas tels Al Akbar, Liberté… Et les salles affichaient à chaque fois le plein’’, se remémore Djily Faye, un Dakarois trouvé dans sa voiture, garée en face de l’avenue Bourguiba. Malgré une barbe poivre et sel, ce quinquagénaire donne l’air d’un homme qui a bien vécu sa jeunesse.

‘’De la manière dont les jeunes d’aujourd’hui se préparent, à partir du vendredi, pour aller en boîte et ainsi dire que leur week-end est validé, c’est avec cette même énergie déployée que nous nous rendions aux salles de cinéma’’, se souvient le commerçant.

Et pour lui, c’est à cause de la vente des salles qui n’arrivaient plus cependant à faire des recettes que les cinéphiles se sont départis de leurs premières amours. ‘’L’Etat aussi, très laxiste, a laissé prospérer le piratage par les CD et les branchements de réseaux câblés’’, poursuit-il. Ainsi, à l’en croire, avoir plusieurs chaînes chez soi a fait que beaucoup n’allaient plus voir des films sur grand écran, préférant  rester dans leurs salons.

A LIRE AUSSI  "MÊME SI BBY GAGNAIT TOUT LES DÉPARTEMENTS, L'AFP N'AURA PAS PLUS DE SIX DÉPUTÉS"

Des propos que confirme Aliou Barry trouvé à quelques encablures du cinéma ‘’El Mansour’’, situé à quelques centaines de mètres de ‘’Liberté’’. Le site présente le même décor agonisant. Dans ce bâtiment, fermé aux cinéphiles depuis belle lurette, il ne reste qu’une enseigne et un délabrement avancé. Son gardien, Moustapha Diallo, estime qu’il va être bientôt démoli pour permettre ‘’l’édification d’un centre commercial’’.

Ce qui laisse de marbre Aliou Barry, vêtu d’un t-shirt rouge, assis tranquillement à côté d’un camarade qui prépare de l’aliment de bétail pour ses moutons. Habitant de Taïba Grand Dakar, l’électricien, père de famille, estime n’avoir plus ce temps qui lui permettait de se rendre dans une salle de cinéma pour voir un film. Il préfère le faire chez lui, entouré de sa famille.

 ‘’Il faut rouvrir les salles de cinéma en les modernisant totalement. C’est-à-dire, par exemple, mettre des films made in Afrique pour pousser le public à revenir. Car le film est un vecteur culturel très important pour un peuple’’, soutient par contre Djily Faye, tel un cinéphile bien avisé.

Réhabilitation de quatre salles classiques

Dans un entretien accordé à EnQuête en février 2014, le directeur de la Cinématographie, Hugues Diaz, était conscient du fait que ce manque de salles est un véritable écueil face au développement de l’industrie cinématographique. ‘’Nous sommes conscients du problème des salles. Parce que faire du cinéma et ne pas avoir des outils économiques pour rentabiliser les productions, c’est un grand dommage. La salle est le levier économique du cinéma.

A LIRE AUSSI  Coupe du Sénégal – 16ème de finale : GFC – Diambars en attraction

L’urgence a fait que l’Etat, par le biais du ministère de la Culture et du patrimoine classé et la direction du centre national de la cinématographie, a tenu à réhabiliter quatre salles classiques qui sont la salle de cinéma située à la Médina, non loin du stade Iba Mar Diop. On a le cinéma Awa de Pikine. Il y a Baba ciné de la Gueule Tapée et le cinéma Christa de Grand-Yoff. Des travaux de rénovation ont déjà commencé et seront bientôt terminés…’’.  

Aujourd’hui, lesdits travaux de rénovation sont terminés. Mais le mal persiste. Les Sénégalais ne voient pas les films de leurs réalisateurs. Il est peut-être temps d’amener le cinéma vers les populations et ne pas toujours attendre qu’elles viennent dans les salles noires. 

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.